mercredi 28 juillet 2010

Défi

Fin d’après-midi, février 1981. Claude Vaillancourt, président de l’Assemblée nationale, au bout du fil :

J’ai pensé à vous pour réaliser mon portait officiel comme Président de l’Assemblée nationale.

À l’époque je ne peignais que des femmes. C’est donc avec surprise que je reçus cette demande. Le défi était grand. Sans en mesurer toute l’ampleur, j’acceptai au grand bonheur de Monsieur Vaillancourt qui termina en m’informant que son prédécesseur avait été peint par Jean-Paul Lemieux. La barre était haute !

À la signature du contrat, le fonctionnaire de l’Assemblée nationale me mentionne que c’est la première fois que ce mandat est confié à une femme. Le défi monte de nouveau d’un cran.

J’apprends aussi que le portrait de Clément Richard peint par J.-P. Lemieux n’est pas encore accroché dans la galerie des présidents parce que sa composition non conventionnelle a soulevé des critiques chez les parlementaires. J’en prends bonne note. Mon défi est déjà suffisamment grand. Je représenterai donc le président assis sur son trône comme le veut la tradition.

Je profite de ce passage à Québec pour prendre de nombreuses photos de la Chambre bleue et particulièrement du trône présidentiel finement sculpté.

Autre défi, Monsieur Vaillancourt m’affirme n’avoir qu’une demi-journée à disposer pour les séances de pose. Mon fils François, photographe à l’œil vif, accepte de prendre des photos de mon célèbre modèle durant la pose dans mon atelier. Ces documents photographiques devraient compenser les séances manquantes.

Je réalise d’abord un croquis en taille réduite sur une feuille quadrillée, ce qui me permet par la suite de le transposer à l’échelle sur la grande toile au moyen d’un fusain. Pour ce faire j’ai l’aide précieuse de mon fils Jean, alors étudiant en art à l’université. Une fois transposé, je fixe le dessin au moyen d’un lavis et efface toute trace de charbon. Me voici seule maintenant pour commencer l’huile.

Avant de m’attaquer au personnage, je commence par le fond. J’opte pour le bleu royal en référence aux couleurs du Québec, afin qu’en avant-plan le fauteuil présidentiel avec ses tons dorés soit mis en valeur. Je me suis longtemps attardée aux fines sculptures du fauteuil. J’ai pris plaisir à rendre avec grande précision les armoiries du Québec au sommet, les hauts et bas reliefs du dossier, le rouge du velours.

Pendant ce temps, mon personnage s’impose dans ma tête. Il me reste à l’installer sur le trône et, défi ultime, à le rendre ressemblant dans la dignité de sa fonction.


Y suis-je arrivée? Deux témoignages me rassurent.

Le premier vient de la mère du président qui, en voyant le portrait de son fils, s’exclame :

C’est lui en peinture!

Le deuxième, de son chauffeur qui fait cette remarque :

Il se ressemble mais… il est plus mince qu’en réalité.

Aurais-je inconsciemment répondu au désir de monsieur Vaillancourt qui m’avait confié, lors de sa séance de pose, vouloir perdre du poids. L’art du portrait ne consiste-t-il pas à idéaliser le personnage?


Modestement je pense avoir relevé le défi. Ce portrait du quarante-huitième président de l’Assemblée nationale a rejoint ses pairs dans la galerie des présidents au Parlement de Québec.

vendredi 23 juillet 2010

Générosité

Les artistes ont la réputation d’être généreux. Il arrive même qu’on abuse d’eux, mais cela est une autre histoire.

Cette réputation n’est pas exagérée. On les voit souvent accepter de mettre gratuitement leurs talents au service d’une cause humanitaire, de prêter leur voix à la promotion d’une bonne œuvre, d’offrir un tableau au profit d’une association de bienfaisance. Il arrive aussi que leur engagement vienne de leur crédo en une option politique.

Marcelle Ferron

Lors de la campagne référendaire de 1980, je reçois un coup de fil de la grande artiste Marcelle Ferron, porte-parole nationale des artistes du Québec pour le camp du oui. Étonnée, je lui demande ce qui me vaut cet honneur.

Accepteriez-vous d’être la représentante des artistes du Saguenay à cette campagne référendaire?

J’ai dit oui sans hésiter puisque je partageais son espoir de voir notre Québec devenir un pays. Elle me parla longuement. De mon côté, j’écoutais avidement les propos de cette femme de grande renommée qui prenait le temps de me parler familièrement de choses et d’autres comme si j’étais une vieille copine. Avant de raccrocher, elle me dit:

Quand vous viendrez à Montréal, appelez-moi, nous irons prendre un pot…

Elle n’est plus maintenant. Elle est morte avant que je donne suite à son invitation. Je regrette de n’avoir pu la rencontrer en personne.

Jean-Paul Riopelle

Un autre grand, Jean-Paul Riopelle, me vient en mémoire. C’était à Chicoutimi dans les années 70. Il y était venu pour prononcer une conférence avec son amie Madeleine Arbour. Lors du coquetel qui suivit, Riopelle se trouve en face de moi dans le hall. J’ose le saluer et lui dire que nous venions d’acquérir une de ses superbes lithographies intitulée Abstraction lyrique.

Elle est splendide et je l’aime beaucoup…

Il me sourit, me regarde intensément et me gratifie de ce compliment :

Si c’est vous qui l’avez choisie, Madame, je suis sûr que c’est la plus belle !

À compliment, compliment et demi.

Gérard Bélanger

Un artiste à qui je suis redevable est le sculpteur Gérard Bélanger. Il était venu à la maison avec un ami et avait vu dans mon atelier une tête de jeune fille avec une longue tresse. Il me dit son admiration.

Bien réussie. C’est un tour de force de l’avoir réalisée en argile. Cela aurait été plus facile avec de la cire.

C’est que je n’ai jamais essayé de sculpter avec ce médium.

Spontanément il m’offrit de venir passer une journée avec lui dans son atelier à Inverness où il me montrerait comment faire. Je ne pouvais laisser passer si généreuse invitation.

Le jour convenu, quand je me suis présentée à son atelier, Gérard a laissé de côté l’œuvre sur laquelle il travaillait pour s’occuper uniquement de moi. À la fin de la journée, je retournais chez moi enrichie d’une nouvelle manière de faire et d’une grosse brique de cire à sculpter dont il me fit cadeau. Cette générosité de Gérard à mon égard ajouta un motif de plus à mon admiration envers lui déjà présente depuis longtemps.

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C’est en pensant à tous ces actes de générosité de la part de ces grands que je bondis lorsqu’on ose affirmer devant moi que les artistes sont mesquins.

Mesquins? Pas vrai!

lundi 19 juillet 2010

Lettre à Maurice

Mon cher Maurice,

Lors de notre dernier voyage en Charlevoix, tu me dis, d’un air coquin, avoir une question à me poser. Intriguée, je prête l’oreille.

Pas tout de suite... quand nous serons seuls.

Rien pour me rassurer. Avide de savoir, j’ai vite fait de me présenter le lendemain, au petit-déjeuner, sachant que tu y serais à la première heure.

Et puis, cette question?

Avec un sourire inquisiteur tu me demandes:

Yvonne, comment s’appelait ton premier amoureux?

Claude, bien sûr.

Mais avant…

J’ai bien eu des petites amourettes, sans plus.

Des noms, des noms?

Laurent, Guy, Raymond…

Et… JEAN-LOUIS…?

Monsieur Dolbec?...

Tu évoquais là la plus belle histoire romanesque de mon adolescence.

D’où tiens-tu cela?

Je reviens d’une excursion de pêche avec un fils Dolbec qui m’a fait cette révélation.

Cette sortie mérite explication.

Voici donc, mon cher Maurice, l’histoire d’un amour impossible.

J’ai douze ans. Je dois poursuivre mes neuvième et dixième années au couvent du village. Ma sœur Claire accepte de me prendre en pension chez elle. Un autre pensionnaire y loge aussi. C’est Monsieur Dolbec, instituteur et collègue de mon beau-frère Alfred également instituteur. Assis au salon, un livre à la main, le pensionnaire porte son regard sur la jeune fille timide qui arrive. Il est beau, élégant et arbore un sourire énigmatique. Alfred me présente avec des qualificatifs excessifs. Je fonds.

À la table, ce soir-là, mon beau-frère, voulant sans doute me mettre à l’aise, y va de taquineries loufoques à mon endroit qui ont l’effet de me faire rougir d’avantage sous le sourire toujours énigmatiquement de Monsieur Dolbec.

C’est dans cet état d’esprit qu’a commencé ma cohabitation avec le beau pensionnaire. Son charme silencieux accentuait mon malaise.

Les jours se suivaient sans atténuer ma timidité envers lui. Dès que j’entendais ses pas sur la galerie, mon cœur commençait à battre. Et que dire du parfum délicieux qu’il laissait dans son sillage après sa toilette ? Sans en connaître le nom, j’en retiens le souvenir suavement enivrant.

Un jour, pour justifier ses sorties des bons soirs, il apprend à ma sœur qu’il fréquente une demoiselle Simard, une des plus belles filles du village. Je connais cette belle demoiselle qui est au surplus intelligente et distinguée.

Au cours de l’hiver, alors que je suis seule à la maison tout occupée à faire mes devoirs sur la table de la cuisine, monsieur Dolbec attire mon attention.

Je veux te montrer quelque chose.

Il sort de sa poche un écrin de velours bleu, l’ouvre et me montre la jolie bague qu’il va offrir à sa fiancée.

Essaie-là.

Troublée, les yeux dans l’eau :

Comme elle est chanceuse!

Loin de me consoler, il ajoute :

Peut-être que cette bague serait à toi si tu avais dix ans de plus.

Quelques années plus tard, alors que j’étais heureuse mariée, j’ai revu Monsieur Dolbec. Je lui ai dévoilé mon amour secret d’adolescence. Il a souri de l’air entendu de quelqu'un qui sait.

Voilà, mon cher Maurice, une page romantique de ma vie qui est loin d’être une histoire de pêche.

En toute amitié.

Yvonne