mardi 30 novembre 2010

Bardot

Et Dieu créa la femme de Roger Vadim vient de sortir en cette année 1956. Succès mondial. Le film nous dévoile une femme-enfant, féline et sauvage, d’un naturel nouveau au cinéma. Brigitte Bardot séduit et devient le rêve impossible des hommes mariés.

Dans ma naïve certitude de jeune épouse, je suis loin de penser que mon jeune époux a lui aussi a attrapé la Bardotmania.

C’est en rangeant un document dans son bureau que j’en ai eu la révélation. Un album illustré de Brigitte Bardot est là! Je tombe des nues.

Cadeau du ciel, ma sœur Claire vient jouer une partie de scrabble à la maison. Je lui confie mon choc et mes doutes.

Je ne suis pas Bardot, moi…

Du tic au tac elle me donne la réplique avec l’icône masculine dont toutes les femmes raffolent.

Ton mari n’est pas Jean Marrais, non plus.

Cet argument a le don de dédramatiser la chose. Moi-même, je n’étais pas insensible à la beauté de Jean Marais qui ressemblait à un dieu.

Le soir venu, c’est avec mon époux que je feuillette sereinement l’album de photos de Brigitte Bardot.

jeudi 25 novembre 2010

Albertine

Elle est arrivée chez-nous en même temps que moi. Elle avait vingt-cinq ans et moi cinq jours. Ma naissance avait affecté lourdement la santé de ma mère. Une tante lui passa Albertine pour lui venir en aide. Il semble bien que celle-ci se sentit à l’aise chez nous puisqu’elle y est restée cinquante ans.

Albertine est née à Amqui dans la vallée de la Matapédia. Orpheline de mère, elle s’était donnée à douze ans comme bonne à notre tante qui était voisine.

C’était un personnage hors du commun. Discrète, voire même un peu sauvage, elle s’éclipsait dès qu’il arrivait de la visite. Même le téléphone l’intimidait. Je me souviens qu’un jour où elle gardait, devant l’insistance de la sonnerie, elle leva l’acoustique (le combiné) et cria : « Y a personne! »

Elle ne s’assoyait jamais avec nous à la table. Elle préférait manger, son assiette en mains, assise au bas de l’escalier ou debout devant l’évier de la cuisine.

Vaillante et forte, les grosses besognes ne la rebutaient pas au point de les revendiquer parfois. Elle laissait le fignolage aux p’tites mains blanches.

Par ailleurs elle savait d’instinct reconnaître les gens vrais. Jusqu’à dire parfois après un simple regard :

Y m’ va pas à la face lui...

Son côté rustre dissimulait une tendresse protectrice envers les enfants. Nous aussi, les enfants, l’aimions. Il lui arrivait parfois d’emprunter un ton bougon pour nous réprimander, mais nous savions que ce n’était pas méchant.

Je me permets à ce propos de rappeler l’anecdote que j’ai déjà racontée du jour où, à l’âge de trois ans, j’avais échappé à sa surveillance. Elle me chercha désespérément et me découvrit dans le poulailler en train de regarder une poule pondre son œuf. Elle poussa des hauts cris à la mesure de son angoisse:

Ousse que t’es? A-t-on idée de r’garder un derrière de poule! Viens t’en à la maison!

Son affection se manifestait aussi en permettant aux petites de dormir avec elle dans son lit les soirs d’orage.

Elle avait aménagé sa chambre dans un coin du grenier donnant sous une lucarne. Quand on en ouvrait la porte une odeur de clou de girofle se dégageait.

Ça empeste moins que les boules à mites.

C’est beaucoup plus tard que j’ai appris les vertus antimites de cette épice.

Albertine n’était jamais allée à l’école. C’est chez-nous qu’elle apprit à lire et à écrire en même temps que nous. Un de ses plaisirs du dimanche était de nous demander de lui donner une dictée.

Facile, demandait-elle. Arrive-moi pas avec des mots que j’comprends pas…

C’était aussi le dimanche qu’elle nous faisait du sucre à la crème. Nous la regardions avec délectation brasser le contenu de la casserole sur le poêle. Une fois le sucre à la crème versé dans la lèchefrite, moment attendu, elle invitait les saffres à gratter le vaisseau.

Elle affectionnait feuilleter le catalogue de Dupuis et Frères. Il lui arrivait quelques fois de montrer bien timidement à maman un vêtement dont elle avait envie. Ordinairement ses vœux étaient exaucés, car elle était si peu exigeante.

Albertine demeura chez nous tout le temps de notre famille et continua de prêter main forte à la famille nombreuse de mon frère Charles-Eugène qui suivit. C’est dans le don qu’elle se réalisait.

À l’aube de ses soixante-et-quinze ans, elle demanda à mon frère d’écrire une lettre :

Tiens, v’là du papier, une enveloppe et un timbre. Tu vas écrire à mon frère Albert que j’aimerais ça r’tourner vivre en Gaspésie.

Charles-Eugène fut pour le moins étonné, car Albertine n’avait jamais communiqué avec les siens et elle n’en parlait jamais.

Votre famille est élevée, vous n’avez plus besoin de moi. J’veux r’tourner à Amqui. J’connais pas l’adresse, mais écris « Albert Lavoie, Amqui ». Si y est encore en vie, y devrait recevoir la lettre.

Une réponse affirmative lui parvint peu de temps après. Albert se disait heureux de la savoir vivante. Et, si telle était sa volonté, sa femme et lui seraient d’accord pour l’accueillir.

Quand Charles-Eugène est allé la conduire à Amqui, il a été rassuré en voyant les grandes qualités de cœur d’Albert et de sa femme.

Quelques années plus tard, Sophie (la petite dernière de mon frère) s’est rendue à Amqui. Elle a constaté qu’à quatre-vingt-huit ans Albertine vivait toujours avec Albert et sa femme. Trois vieux encore alertes, heureux et partageant entre eux tâches et souvenirs.

Tels les saumons de la Matapédia, Albertine était remontée finir ses jours à son lieu d’origine.

samedi 20 novembre 2010

L'hôpital

J’ai mal au ventre. Une simple pression au bas du côté droit m’est insupportable. Maman craint que ce soit l’appendicite. Le vieux docteur Lamy n’a pas de doute et confirme le diagnostic.

Elle doit être opérée le plus tôt possible, dit-il. Si vous êtes d’accord, je peux la confier à un collègue, le docteur Brassard, chirurgien à l’hôpital de Roberval qui pourrait éventuellement l’opérer demain ou après-demain.

L’hôpital? L’opération ? Vais-je mourir ? À quatorze ans ?

D’après maman l’appendicectomie est chose courante. Pour me distraire, elle propose que nous retournions à la maison pour préparer ma petite valise.

Tu mettras le beau pyjama neuf de ton trousseau de pensionnaire.

En effet, dans trois semaines je dois entrer à l’École normale de Nicolet. Si je dois être opérée, mieux vaut maintenant.

Confirmation du docteur Lamy: admission à l’hôpital demain soir, opération le surlendemain à la première heure. Comme nous n’avons pas d’automobile, le voyage à Roberval se fera en autobus. Maman dormira chez une grand-tante qui réside à deux coins de rue de l’hôpital.

Durant le trajet qui nous mène à Roberval maman sort de sa poche un petit sac de peppermints. Une façon de m’exprimer sa tendresse.

Nous descendons directement à l’hôpital. Les formalités d’admission remplies, on me conduit à ma chambre au cinquième étage. J’occupe le lit près de la fenêtre d’où je vois le lac Saint-Jean étale et rougeoyant sous le soleil couchant. Trois personnes sont allongées dans les autres lits. Une d’elles, une vieille dame, me souhaite la bienvenue. Une autre, opérée du matin, somnole et pousse de petits gémissements. La troisième dort à poings fermés.

Une infirmière, visiblement fatiguée de sa journée, vient m’installer et ranger mes affaires personnelles dans mon chiffonnier. Elle me remet une jaquette d’hôpital et me dit: « À demain! ».

Une religieuse prend la relève. Habillée tout de blanc, elle ressemble à un ange.

Bonsoir jeune demoiselle. Comme ça, on sera opérée demain? Le docteur Brassard est un bon médecin, vous savez. Ça va bien aller. Je vais vous donner un somnifère pour que vous puissiez passer une bonne nuit.

Sa sérénité m’apaise. Doucement elle borde mon lit, me sourit et disparaît discrètement. La petite pilule fait vite effet. Maman qui m’a accompagnée jusque là décide de me laisser dormir. Elle m’embrasse et me promet d’être présente à mon réveil.

Encore endormie, je vois qu’on s’affaire autour de moi. Un brancard est là près de mon lit et on m’aide à m’y glisser. En route pour la salle d’opération. Je ne vois pas maman. Vais-je revenir? Je me laisse rouler accrochée à l’espérance. Une salle pleine de lumière me force à fermer les yeux. Des voix basses donnent des ordres. On me transfère sur une table et applique sur le nez un masque désagréable à odeur de chloroforme. Je me sens dissoudre.

J’émerge. J’entends une voix me demander si ça va bien. Mes paupières à peine ouvertes me laissent voir deux yeux globuleux penchés sur moi.

Ta mère va revenir d’une minute à l’autre. Elle est sortie pour un instant. Je suis l’abbé Kirouac, l’aumônier de l’hôpital.

Sitôt dit, maman est là. Elle me dit que tout est fini. Pas tout à fait, car j’ai bien mal au cœur. Pendant que j’essaie de contrôler mes nausées, j’entends une conversation entre ma mère et l’abbé Kirouac, lequel est aussi Principal de l’école normale de Roberval.

J’ai su que votre fille ira à Nicolet en septembre. Est-ce parce que vous n’êtes pas contente de l’éducation qu’ont reçue ses grandes sœurs à notre école normale?
Non pas, monsieur l’abbé. Nous avons envoyé nos huit filles dans quelques institutions différentes pour y aller puiser le meilleur de chacune.

Cette conversation me ramène au futur qui m’attend bientôt.

En après-midi, mon chirurgien fait sa tournée. Bonne nouvelle, il m’annonce que dans deux jours je pourrais quitter l’hôpital. Vivante !

jeudi 11 novembre 2010

La tendresse

Je ne pouvais empêcher Claude de prendre des vacances. Il en avait besoin et moi je ne pouvais l’accompagner avant la fin des classes. Il partit donc en célibataire pour deux semaines en France.

Un collègue me dit son étonnement de me voir accepter la chose si facilement. Il sème un doute. Serais-je naïve ? Dire qu’en lui souhaitant un bon voyage, j’ai recommandé à Claude de profiter de sa liberté.

Les premiers jours passent sans nouvelles. C’est normal. Mais à la fin de la deuxième semaine de silence mon imagination se met en branle et suppose toutes sortes de motifs inquiétants : un accident ou, pire, une chose inimaginable que ma confiance en Claude se refuse de croire.

C’est le cœur à l’envers que je vais l’accueillir à l’aéroport. Je le vois descendre visiblement reposé et heureux de me retrouver. D’emblée je lui exprime ma déception de ne pas avoir reçu de ses nouvelles.

Pas de chance, il y avait une grève des Postes françaises durant les dix premiers jours du voyage. Malgré cela, dans l’espoir d’un règlement rapide, je t’ai écrit tous les jours.

J’avais envie de lui dire que le téléphone n’était pas en grève, mais je ne voulais pas devenir rabat-joie. Il était là si heureux et il ne cessait de me dire combien je lui avais manqué.

Rentré à la maison, Claude s’empresse de m’offrir les surprises qu’il m’a rapportées: lingerie fine, parfum et un disque de Daniel Guichard récemment sorti en France: La Tendresse.

Il le dépose sur la table tournante. La voix incisive du chanteur me va droit au cœur :

La tendresse
C’est s’ retrouver à nouveau deux
Avec le cœur au bord des yeux.
La tendresse…

Je craque! Deux bras m’enlacent doucement.
Le lendemain, le facteur m’apporte un paquet de cartes postales de France et une lettre d’amour comme jamais je n’en ai reçue. J’en ai retenu à jamais cette phrase : « C’est encore avec toi que je me sens le plus libre. »

Doux baume à mon cœur.

lundi 8 novembre 2010

À bicyclette

« Quand on partait de bon matin
Quand on partait sur les chemins
À bicyclette…
»

Cette chanson d’Yves Montand me ramène au romantisme de mes treize ans.

J’étais secrètement amoureuse d’un jeune instituteur du collège du village. Personne ne connaissait mes sentiments. Lui non plus évidemment. Pudeur d’adolescente.

Célibataire, lorsque les vacances d’été arrivaient, ce beau jeune homme retournait vivre dans sa famille qui habitait à Saint-Gédéon, la paroisse voisine.

L’envie de le voir me poussait à trouver des prétextes. C’est ainsi que je proposais souvent à ma sœur Marie de m’accompagner à bicyclette afin de prendre une liqueur ou une crème glacée à Saint-Gédéon. Mon imagination me laissait espérer une rencontre. Sept kilomètres de route poussiéreuse en gravier ne freinaient pas mes élans. L’idée de l’entrevoir me donnait des ailes.

Ma sœur ne comprenait pas pourquoi il nous fallait toujours rouler de ce côté, alors que le village de Métabetchouan, beaucoup moins loin, comptait plus de restaurants.

Je soupçonne que sa complaisance à m’accompagner venait de son intuition féminine, car elle avait dû observer où mon regard se portait…

« Quand on partait sur les chemins
À bicyclette…
»

dimanche 7 novembre 2010

Do Si

Ma nièce Dominique est née un vingt-huit novembre. Ce fut ma première filleule. Comme le voulait la coutume le baptême avait lieu le lendemain ou le surlendemain.

Dans ma hâte de voir la chère petite, j’étais partie tôt de Montréal où je travaillais afin d’arriver tôt à Chicoutimi où avait lieu le baptême. À Québec, pour traverser le Parc des Laurentides, je cédai le volant à mon fiancé Claude, le parrain. En laissant la ville de Québec la route était belle, mais, après quelques milles dans les montages, la neige commença à tomber. Elle s’intensifia sur les hauteurs au point où on ne voyait ni ciel, ni terre. Nous avancions lentement à la grâce de Dieu. Inquiets d’arriver en retard, nous continuions soutenus par la foi, l’espérance et la charité (surtout celle de ceux qui nous attendaient à l’église).

Enfin arrivés sains et saufs à Chicoutimi, nous filons tout droit à la cathédrale. Antoine, le papa, entouré de la parenté, est visiblement content de nous voir arriver dans cette tempête. Il s’empresse de nous montrer le bébé dans les bras de la porteuse. Le vicaire (dont je tais volontairement le nom) nous reçoit en maugréant un flot de reproches pour notre retard d’une heure.

Nous arrivons vivants, monsieur l’abbé. Dieu soit loué !

Oncle Victor, assis en retrait, lit son bréviaire. Il nous rejoint ravi et nous conduit près des fonds baptismaux. C’est lui qui baptise la petite. Le vicaire, lui, n’est là que pour la tenue des registres. Qu’avait-il à nous faire résonner le bourdon de ses humeurs ?

En revanche, à l’issue de la cérémonie, les cloches joyeuses sonnèrent à toute volée pour annoncer le baptême de Dominique, la fille de ma sœur Marie et de mon beau-frère Antoine. Avec le recul, j’aime imaginer que ce devait être les cloches Do et Si qui sonnèrent le plus fort, car je me rappelle maintenant que lorsque Dominique commençait à parler et que je lui demandais : « Comment t’appelles-tu ? », elle répondait spontanément : « Do Si ».

Deux notes qui restent très chères à mon cœur toujours plein de tendresse envers ma filleule Dominique.

mercredi 3 novembre 2010

Une belle réception au goût amer

Lors de notre traversée de l’Atlantique à bord du France, nous nous étions liés d’amitié avec un couple de parisiens qui partageait notre table. Ce couple revenait de l’Expo 67 où ils s’étaient donné rendez-vous. Séparés depuis quelques années par le travail d’ingénieur de monsieur en Martinique, ils retournaient reprendre la vie commune à Paris.

Nous descendions à Southampton afin de visiter Londres avant de nous rendre à Paris. Eux continuaient jusqu’au Havre. Ils nous avaient donné leurs coordonnés et nous avaient fortement invités à aller les visiter durant notre séjour à Paris. Ce sera simple, nous avaient-ils promis.

Le soir convenu, nous nous rendons donc chez ces nouveaux amis qui habitaient un appartement cossu dans le quartier du Luxembourg.

Très simple en effet : accueil au champagne, table montée sur dentelles d’Alençon, entrée au foie gras suivie de mets et entremets, arrosés bien sûr de vins sélects et abondants.

À table depuis vingt heures, nous y sommes encore lorsque vers minuit un léger bruit de porte attire l’attention.

Est-ce toi, Lucile ? demande notre hôte.

Une jolie adolescente se pointe timidement. Son père se lève et lui acène devant nous une gifle en plein visage.

Va au lit et nous en reparlerons demain.

La maman embarrassée voit mon indignation. Elle m’explique que son mari n’a pas vu grandir ses filles, qu’il les croit encore petites, qu’il est d’une sévérité excessive.

C’est sur cet état de choc que nous nous levons pour prendre congé.

Notre hôte nous offre de nous ramener à notre hôtel. Heureusement, car nous aurions eu peine à retrouver notre chemin, tant nous avions célébré Bacchus.

Le lendemain, au réveil, nous constatons avec surprise que nous nous étions couchés sur le lit tout habillés. Il valait mieux en rire. Rire qui tourna vite en tristesse à l’évocation de la fin dramatique de cette soirée qui avait si bien commencé.

Épilogue

Quelques temps après notre retour, une lettre de madame nous apprenait que leur couple n’avait pu se ressouder et que son mari était retourné vivre en Martinique.

lundi 1 novembre 2010

Le France

1967, année de l’exposition universelle de Montréal. En mai, le nouveau paquebot France accoste à Québec. Il amène à son bord des personnalités européennes qui se rendent à l’Expo. Il retourne en France quelques jours plus tard. Nous décidons d’accepter l’invitation des Anciens de Laval en nous offrant le luxe de traverser l’Atlantique à bord de ce prestigieux bateau.

Nous amenons à Québec nos quatre enfants afin qu’ils puissent visiter le navire et assister à son départ. Mon frère Charles-Eugène se chargera de les ramener au Saguenay dans leurs familles d’accueil. Au cours de l’après-midi nos quatre marmots découvrent avec nous la magnificence des lieux et les nombreuses facilités offertes à bord, spécialement les salles de jeux pour les enfants qui ont la chance de voyager avec leurs parents. Comme nous aurions voulu les amener avec nous! Un jour peut-être…

En ce 15 de mai, il fait un temps splendide. Le navire lève l’ancre à 19h. Claude et moi sommes debout sur le pont supérieur et regardons en direction du quai et de la ville. Le soleil couchant embrase de ses ocres la ville de Québec. Le château Frontenac s’éloigne et disparaît lentement. Nous serons cinq jours sans pouvoir communiquer facilement avec nos enfants.

Encore aujourd’hui, je me rappelle de mon émotion lorsque je voyais tout en bas les quatre de ma nichée, sous l’aile protectrice de leur oncle, agitant les bras en regardant ce colosse des mers lever l’ancre au son de son orchestre.

Nous regagnons notre cabine et revêtons la tenue de ville pour notre premier repas dans la vaste salle à manger. C’est le maître d’hôtel qui a choisi nos compagnons de table. Nous les découvrons ce soir-là. Nous sommes ravis, car il s’agit de deux couples charmants et cultivés.

Le premier, dans la quarantaine, est parisien. Le mari, ingénieur, revient d’un séjour de quelques années en Martinique. Sa femme qui était restée à Paris pour s’occuper des études de leurs filles lui avait donné rendez-vous à l’Expo avant de retourner à la vie commune. C’est en quelque sorte un second voyage de noce pour eux. L’autre couple, plus jeune, est montréalais. Ces deux-là sont aussi en voyage de noce. Mariés de la veille, ils se rendent à Paris pour fin d’études doctorales en lettres du mari à la Sorbonne.

C’est toujours avec plaisir que nous les retrouvons chaque soir à la table qui nous est réservée. Nos conservations s’éternisent et s’enrichissent des expériences de chacun. Nous constatons que nous sommes souvent les derniers à quitter la salle à manger. Quant au service, il est de classe. Les menus qu’on nous présente sont enluminés par des artistes contemporains. Nous goûtons au raffinement de la gastronomie française, sans oublier les vins qui accompagnent les plats. À ce propos, c’est lors de ce voyage que nous avons décidé de casser notre bouton Lacordaire. Il eut été malpoli en si bonne compagnie de bouder de si bons crus.

Cette traversée de l’Atlantique revêtait un cachet exceptionnel car il y avait à bord plusieurs artistes qui revenaient de l’Exposition universelle de Montréal. Chaque jour en matinée et en soirée on nous offrait un des spectacles qui avaient été présentés au pavillon de la France. C’est ainsi que nous avons eu la chance de voir jouer des acteurs de la Comédie française, d’assister à des défilés de Haute couture (Christian Dior, Pierre Balmain, Jacques Fath et Yves Saint-Laurent), d’entendre la grande chanteuse Mireille au piano (Couché dans le foin, Papa n’a pas voulu…)

Cette traversée de l’Atlantique à bord du France demeure sans conteste un de nos plus beaux souvenirs de voyage.

vendredi 22 octobre 2010

Annie

En 1992, j’étais en quête de modèles pour un projet sur le thème de la musique. Le directeur du Conservatoire de Chicoutimi me donna l’autorisation d’observer ses élèves au travail.

Je déambulai d’un studio à l’autre à la recherche de sujets inspirants. Dans la section des cordes j’ai remarqué une violoniste et une violoncelliste qui correspondaient à mes critères. Une autre jeune artiste attira mon attention. Elle jouait de la contrebasse. Haute comme trois pommes, juchée sur un tabouret, elle me semblait ne pas correspondre à la taille de son instrument. Son visage radieux cependant me laisse croire qu’elle était tout à fait à l’aise.

Je profitai d’un moment de pause pour me présenter à elle et lui demander son nom.

Je m’appelle Annie, Annie Vanasse.

Comme il y a peu de famille de ce nom dans la région, je lui demande le nom de son père.

Il s’appelait Yves. Je ne l’ai pas connu de même que ma mère. Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture peu de temps après ma naissance.

J’allume vite et lui demande si sa mère ne s’appelait pas Michèle.

Oui. Vous la connaissiez ?

Incroyable! Je suis en face de la fille de Michèle et d'Yves Vanasse. Le décès tragique de ce couple quelques jours après la naissance de leur premier enfant avait bouleversé les gens du milieu judiciaire. Lui, avocat prometteur, et elle, brillante secrétaire des procureurs de la couronne de Chicoutimi.

J’ai bien connu votre mère puisqu’elle était la secrétaire de mon mari. C’était une femme que je trouvais très belle. Que de fois elle a accepté généreusement de me copier des documents personnels dans ses temps de loisirs!

J’explique à Annie la raison de ma présence au conservatoire. Je sens que mon projet l’intéresse. Elle sourit à l’idée de venir poser dans mon atelier. Une date est convenue pour ce faire.

Je la vois encore arriver chez moi au volant d’une spacieuse voiture familiale avec son immense instrument, elle si minuscule. Je ne peux m’empêcher de lui demander ce qui l’avait poussée à choisir la contrebasse. Une flûte n’aurait-elle pas été plus facile à transporter ?

Oui, mais elle n’aurait pas le son grave de cet instrument qui du plus loin que je me souvienne m’a toujours attirée.

Je pense que son style atypique m’a inspirée lors des séances de pose. Je crois avoir réussi d’elle des croquis et tableaux intéressants.

Souvent, au cours de ses visites, Annie me demandait de lui parler de sa mère. Elle connaissait peu de choses d’elle, parce que chez sa tante, la sœur de son père qui l’élève, on évitait d’évoquer le douloureux accident.

Je lui racontais certaines anecdotes comme celle de l’azalée que sa mère m’avait offerte peu de temps avant la tragédie. Mystérieuse azalée qui, à la mémoire de Michèle, refleurissait chaque année à la date de l’accident.

Quelque temps avant le vernissage, à ma grande surprise, Annie qui n’est pas encore majeure, m’annonce qu’elle veut acquérir un des tableaux que j’ai réalisés d’elle. Elle porte son choix sur le plus grand.

Ce sera un cadeau offert par mes parents grâce à l’héritage qu’ils m’ont légué.

Je suis encore touchée en évoquant ce souvenir.

Annie poursuit depuis une brillante carrière de musicienne professionnelle. J’ai eu le plaisir de la voir jouer plusieurs fois, soit avec l’Orchestre symphonique du Saguenay, soit avec l’Orchestre symphonique de Québec ou l’ensemble La Piéta d’Angèle Dubeau.

Annie a trouvé en la contrebasse un instrument à la hauteur de son immense talent.

samedi 9 octobre 2010

Testament

Charles-Eugène, mon grand frère et parrain, était l’ainé de la famille et moi, la cadette. Nos quinze ans d’écart lui donnait à mes yeux une aura de sagesse et d’autorité plus proche du père que du grand frère. Jeune, je ressentais une certaine gêne devant lui. Gêne qui, au fil des ans, s’est transformée en affection et admiration.

Il était solide de corps et d’esprit. Ce n’est qu’à l’aube de sa quatre-vingt-dixième année qu’il marqua des signes irréversibles de déclin.

J’allai le voir à l’hôpital de Métabetchouan en septembre 2006. Je le vois tout maigris dans un fauteuil près de son lit.

Que je suis content de te voir ma chère filleule! Viens tout proche, j’ai une belle histoire à te raconter.

Je sens que ce qu’il veut me dire est important.

J’avais quinze ans. J’étais pensionnaire au séminaire de Chicoutimi. C’était durant la semaine sainte. Le supérieur me convoque à son bureau. Il m’informe qu’à la suite d’un coup de fil de mon père il m’investit d’une mission spéciale, celle de rapporter dans ma famille un trésor.

Me voyant intrigué, il m’explique qu’il s’agissait de ramener ma petite sœur qui avait été placée depuis sa naissance chez tante Yvonne à Chicoutimi suite à l’hospitalisation prolongée de notre mère. Une épidémie de rubéole sévissait à Chicoutimi. Il fallait protéger le bébé de toute contagion.

C’est ainsi que j’ai pris le train ce soir-là en emportant dans mes bras une petite merveille de neuf mois.

En autant que je me souvienne, elle n’a pas pleuré du voyage. Je la regardais. Elle était belle «sans bon sens». Et je me disais qu’un ange pareil ne pouvait qu’avoir une belle destinée.

Je l’ai suivie avec intérêt toute ma vie. Je l’ai vue évoluer à mon goût et développer ses talents d’artiste. Je suis fier d’elle et il me presse de le lui dire « à c’teure » que je suis rendu à bout d’âge.

À la fin de ce touchant récit, son visage émacié marque une grande fatigue. Il me regarde avec une infinie tendresse. De ses beaux yeux bleus des larmes affluent. Chez moi aussi.

Je l’étreints affectueusement. Ce sera la dernière fois.

Sur le chemin du retour vers Québec les mots affectueux de mon grand frère continuaient à tourbillonner dans ma tête. J’étais incapable de parler. Je mesurais la grande affection qui nous unissait, lui l’aîné et moi la petite dernière. Les extrêmes se touchent, se plaisait-il à dire souvent.

Dans les jours qui suivirent, Charles-Eugène garda le lit. J’étais régulièrement informée de l’évolution de son état par Roger et Anne-Marie, ses enfants attentionnés,

Le 10 novembre 2006, mon grand frère et parrain ferma les yeux pour toujours.

Je me souviens des couleurs flamboyantes du crépuscule ce soir-là. J’aime imaginer que le ciel mettait ses plus beaux atours pour l’accueillir.

mardi 5 octobre 2010

Anachronisme

En voyage autour du Mont Blanc avec le groupe Ségal, nous visitons le 12 septembre 2010 la ville d’Aoste, qui possède un important patrimoine romain dû à sa position d’avant-poste de la traversée des Alpes.

Un guide compétent aussi passionné que passionnant nous fait voir les nombreux vestiges de l’époque romaine ainsi que les monuments des siècles qui ont suivi.

Au portique de l’église Saint-Ours, une mendiante accroupie au bas des marches nous tend la main. Elle semble porter des millénaires de misère humaine sur son dos voûté. Je suis touchée et lui donne une aumône qu’elle accueille sans manifester d’émotion.

À la fin de la visite guidée, notre groupe se rassemble sur la place. Une sonnerie de téléphone attire mon regard en arrière. Que vois-je? À mon grand étonnement, je vois la mendiante du portique se lever prestement, se placer en retrait et sortir de sa poche un cellulaire avec un large sourire.

Image anachronique d’une mendiante au cellulaire sur fond de ruines romaines… C’est à en perdre connaissance.

lundi 6 septembre 2010

Marie, ma fille

Elle a dix-neuf ans. Je savais bien qu’elle partirait un jour pour voler de ses propres ailes, mais je me refusais d’y penser avant l’heure.

Ce matin de septembre 1976, l’heure a sonné. Marie part de la maison pour étudier le droit à l’université de Montréal. Sa valise est bouclée. L’émotion m’étreint. Claude camoufle la sienne en s’affairant à ranger les bagages dans la voiture. Marie et moi nous embrassons très fort et hop! La voiture démarre.

Je la suis des yeux jusqu’à perte de vue. Je rentre seule dans la maison et laisse aller les flots diluviens retenus. Ils sortent en trombe. Je pleure si fort que je n’entends pas marcher sur la galerie. La porte s’ouvre et Marie explose:

Je le savais !

Nous voilà de nouveau enlacées dans un geste ultime de solidarité. Un duo de larmes.

Nous resterons liées, maman. Nous communiquerons souvent.

Oui, oui, je sais… Va ma belle.

Je sais, je sais. Mais mon alliée de tous les jours sera à trois cents milles de distance. Les quatre hommes de la maison tous charmants qu’ils soient sont de genre différent. Me voici devenue l’unique femme de la maison. Partie ma complice féminine, ma conseillère au goût sûr!

Partie?

J’oubliais que Marie a un cœur généreux qui ignore la distance.

Suivant sa promesse elle communique souvent et sait être là dans les moments difficiles comme dans les événements heureux. Elle continue d’être ma complice et demeure pour moi une source stimulante de bonheur.

vendredi 3 septembre 2010

Centre linguistique du collège

Printemps 1990.

Je reviens à la maison après avoir donné mon cours au Centre linguistique du collège de Jonquière. Claude écoute les nouvelles à la télé. Je lui dis tout de go :

Je t’apporte les salutations du juge Cory de la Cour suprême du Canada.
Comment ça ?
Il était ce soir parmi mes honorables étudiants.

Étonné? Pas vraiment, car l’école jouit depuis longtemps d’une excellente réputation. Elle reçoit des individus et des groupes de toutes les provinces du Canada et même des États-Unis qui désirent apprendre le français dans le milieu très francophone du Saguenay. Ces étudiants adultes proviennent de milieux divers comme le monde des affaires, de la politique et de professions diverses. Pas trop étonnant que la Cour suprême du Canada y soit un jour présente.

Outre d’autres juges, j’y ai vu passer notamment Ed Broadbent, Kim Campbell, des astronautes de la Nasa, des PDG de grandes entreprises, des professeurs d’universités américaines et autres.

Mon cours portait sur l’art et visait trois objectifs :

1- Parler de l’art au Québec,
2- Expliquer comment on peut comprendre et apprécier une œuvre d’art.
3- Amener surtout les étudiants à s’exprimer en français à partir de tableaux.

Chaque cours était pour moi un événement unique et plein de surprises tant par la diversité des étudiants que par la notoriété de certains. Ce qui m’a toujours étonnée c’était la simplicité des grands, tous égaux sur les bancs de l’école.

vendredi 27 août 2010

Énigme

Nous montons les premiers dans le car de touristes qui nous mènera au sommet des Andes. Nous prenons place en avant afin d’avoir une vue panoramique sur le paysage. La route sera longue et pittoresque depuis Mendoza jusqu’à Las Cuevas, le plus haut sommet des Amériques.

Le car continue sa cueillette de voyageurs. Au dernier hôtel monte un seul passager, un beau grand jeune homme dans la vingtaine, vêtu de blanc, tenue sport griffée. Élégance remarquable.

Dès la première marche il regarde Claude et le gratifie d’un sourire engageant. Tandis qu’il remet son billet au chauffeur je vois les chaines en or qu’il porte au cou et au poignet.

Qui est ce personnage? Énigme.

À l’heure du lunch, arrêt à la montagne Pénitentes et à son centre de ski. Nous choisissons une table avec vue sur la montagne. Le jeune solitaire se place à distance de façon à pouvoir nous regarder, ce qu’il ne manque pas de faire à plusieurs reprises.

À la longue pause qui suit au Pont des Incas, il s’adosse au garde-fou et suit Claude du regard tandis que nous marchons dans les gradins. De même devant les boutiques où nous marchandons les foulards en alpaca, il ne cesse de regarder de notre côté. Il n’achète pas, il observe.

Je m’étonne du mutisme de Claude. Habituellement il engage la conversation avec les voyageurs. Ici, rien. Malaise peut-être?

Je ne rêve pas. Au sommet de Las Cuevas, l’énigmatique personnage prend des photos où, mine de rien, Claude est dans sa mire.

Retour à Mendoza. Le car ramène chaque passager à son hôtel. Le bel éphèbe descend le premier au chic palace où il loge. Dernier regard vers Claude.

L’énigme demeure.

Me viennent en mémoire des images de Mort à Venise de Visconti.

mardi 24 août 2010

Fièvre

Cent trois de fièvre. Claude est cloué au lit dans notre confortable chambre de l’hôtel Regis à Mexico. Il a attrapé la tourista. Pas question pour lui de manger ce soir-là.

Je descends seule à la salle à dîner avec nos compagnons de voyage Germaine et Roland. La décoration de la place est cossue. La clientèle est distinguée. Un trio de mariachis ajoute une atmosphère festive au repas.

Je remarque qu’à la table voisine deux beaux messieurs lorgnent souvent de notre côté. Au dessert, sans invitation de notre part, les mariachis viennent nous jouer la sérénade. Le serveur apporte trois flutes de champagne sous l’œil entendu de nos voisins. Galante entrée en matière qui les amène à se joindre à nous.

Ils sont architecte et ingénieur, disent-ils. J’ajouterais aussi charmeurs d’expérience… Mon anglais étant limité et mon espagnol encore plus, je laisse les conversations à Germaine et Roland. Mon seul langage est visuel.

L’un d’eux me le rend bien et ose même me demander en montrant le papillon de mon pendentif : « Are you butterfly ? » Me sentant protégée par mon beau-frère, je réponds avec coquetterie : « Sometimes… »

Vient vite alors une invitation à continuer la soirée dans une boite où se produisent les meilleurs mariachis de Mexico.

Germaine semble apprécier la chose. Roland, pas du tout :

Il n’en est pas question. Pense à ton mari malade là-haut, Yvonne.

Nous retournons sagement au chevet de Claude sans autre discussion.

Remercie-moi mon cher beau-frère. Je te ramène ta femme avant qu’elle accepte l’invitation galante d’un séducteur mexicain.

Et d’expliquer la situation et tout…

Claude saisit l’occasion pour provoquer son beau-frère un tantinet conservateur:

Dommage, Yvonne, c’était une occasion unique !

Câlibi ! (juron de Roland) Tu as sûrement encore de la fièvre pour divaguer comme ça !


Note : Roland G. était l’aîné de mes beaux-frères. Il avait épousé ma sœur Marguerite. Après le décès prématuré de celle-ci, il épousa Germaine V. que nous avons adoptée comme une sœur. Malgré la différence d’âge d’une quinzaine d’année, nous nous entendions très bien avec eux. Pour preuve, nous avons partagé ensemble trente-deux voyages au Québec, au Canada, en Amérique, en Europe et en Asie.

vendredi 20 août 2010

Moi, mes souliers…

Qui m’aurait dit que mes souliers de tango acquis à Québec me seraient échangés en Argentine?


Je les avais achetés de notre professeur de tango qui revenait d’Argentine. Je m’étais laissée séduire par un modèle en cuir verni. Un peu serrés, mais si élégants. À l’usage ils devraient se distendre m’avait-on dit. Le lendemain, un nouvel essayage à la maison me prouva mon erreur. Je les rangeai dans l’oubliette de la garde-robe.

Sept ans plus tard nous projetons d’aller en Argentine. Notre ami Hugo vient nous visiter en compagnie de son amie Alexandra, une jeune femme de Buenos Aires, pour nous aider à planifier notre voyage. Nous prenons note de leurs judicieux conseils, des lieux à ne pas manquer, des articles à acheter comme des pulls en alpaga, des falcons, des souliers de tango…

Ma mémoire s’éveille : « mes souliers! »

Je cours les chercher pour leur montrer et leur raconte mon achat raté d’il y a sept ans. Alexandra reconnait la marque :

Ce sont des Flabella? C’est là que j’achète les miens rue Suipasha. Apportez-les, ils vont vous les échanger.

Incrédule, je les mets quand même dans ma valise.

Le hasard fait bien les choses. À Buenos Aires nous réalisons que la rue Suipasha est tout près de notre hôtel. Nous décidons de tenter notre chance chez Flabella. J’apporte avec moi les souliers. Dès l’entrée dans la boutique nous sommes impressionnés par la variété des souliers de tango qu’on y offre. Nous sommes reçus chaleureusement par le couple propriétaire des lieux. Rassurée par cet accueil, j’explique à la dame la raison de ma démarche et lui montre les souliers. Elle reconnaît tout de suite qu’il s’agit bien d’un produit de leur maison. Elle accepte de les échanger.

Nous n’en avons plus de ce modèle mais nous en avons beaucoup d’autres qui devraient faire votre affaire.

Je trouve facilement les chaussures de remplacement. La dame les glisse dans mon sac qu’elle me remet avec le sourire entendu d’un marché conclu.

Ce n’est pas tout, madame. J’aimerais essayer les souliers rouges exposés dans la vitrine.

Manifestement je lui fais plaisir… et à moi aussi… car à l’essai ils me vont à ravir. Achat conclu.

C’est au tour de Claude d’intervenir.

J’aimerais essayer le modèle classique que je vois là.

Pour lui aussi l’essai fut convainquant d’autant plus que la charmante dame accepta de bonne grâce son invitation à exécuter quelques pas de tango dans ses bras sous les yeux amusés des clients.


Nous venions dans cette boutique pour échanger une paire de souliers, nous en ressortons joyeusement avec trois. Viennent les milongas de Québec!

Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé…

mardi 10 août 2010

L’annonce faite à Marie

Dernier samedi d’août. L’école du rang commence dans quelques jours.

Tout est prêt : les robes du dimanche prévues pour la première journée sont bien repassées et suspendues dans la garde-robe, les sacs d’école remplis de livres, de cahiers neufs, de crayons bien affûtés dans leurs coffres en bois attendent près des lits. Il ne reste plus que la coupe de cheveux.

Nous, les quatre dernières alignées à la table de la cuisine, attendons notre tour pour prendre place sur le haut banc. Maman est là avec sa trousse de barbier.

Qui veut bien s’asseoir la première ?

Moi, dit Marie.

Marie, sept ans, toute confiante observe miroir en main les coups de ciseaux de la coiffeuse. Elle lui fait une jolie coupe en balai selon la mode du temps.

Avant de céder sa place, ma sœur pose à notre mère cette question qu’elle n’attendait sûrement pas :

Est-ce vrai, Maman, que je ne suis pas ta petite fille ?

Maman a toujours su contrôler ses émotions. C’est d’un ton très calme qu’elle demande malgré sa surprise :

Qui t’a dit ça ?

Cécile Gagnon, chez monsieur John.

Maman fait mine de couper quelques poils rebelles puis répond :

Tu es ma petite fille, Marie. Ton père et moi, nous sommes allés te chercher à la crèche de Québec. Tu avais trois mois. Nous pensions ramener un garçon mais quand nous t’avons vue si belle et souriante c’est toi que nous avons choisie. J’attendais que tu sois plus grande pour te le dire.

Sur ce, ma mère la fait descendre du banc, lui donne une tape affectueuse sur l’épaule et reprend :

Tu es notre petite fille et tu es toujours belle. Qui vient s’asseoir maintenant ?

samedi 7 août 2010

Le bréviaire

Par beaux matins, une dame marche sur les Plaines un livre ouvert dans les mains. Sans perdre la cadence, elle lit sans interruption.

Cela me ramène à mon enfance quand mes oncles prêtres déambulaient sur la longue galerie de la maison en lisant leur bréviaire. Maman nous disait alors de jouer en arrière pour ne pas les déranger.

Un jour, à l’heure de la vaisselle, ma sœur Marie, plongée dans la lecture des Trois mousquetaires en faisant les cent pas sur la galerie, fait semblant d’ignorer sa tâche. Je lui demande de venir m’aider.

Sans arrêter sa marche, elle réplique :

Déranges-moi pas, je lis mon bréviaire !

Les hommes et l’habillement

Claude a besoin d’un veston sport. Comme je ne peux l’accompagner au magasin, il décide d’y aller seul. Un vendeur lui propose plusieurs modèles de différentes couleurs. Il regarde, essaie, interroge le miroir, réessaie…

Deux vestons lui conviennent. Il hésite. Lequel choisir ?

Lequel ?

Bon. Il est temps, se dit-il, que je me serve de mon discernement personnel et… mon discernement personnel me dit que je dois consulter ma femme !

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Louise et André entrent dans la salle de cours. Ce dernier porte un beau chandail rose cendré.

Je dis à Micheline assise près de moi :

Regarde comme le rose va bien à André.

Oui, elle a du goût.

mercredi 28 juillet 2010

Défi

Fin d’après-midi, février 1981. Claude Vaillancourt, président de l’Assemblée nationale, au bout du fil :

J’ai pensé à vous pour réaliser mon portait officiel comme Président de l’Assemblée nationale.

À l’époque je ne peignais que des femmes. C’est donc avec surprise que je reçus cette demande. Le défi était grand. Sans en mesurer toute l’ampleur, j’acceptai au grand bonheur de Monsieur Vaillancourt qui termina en m’informant que son prédécesseur avait été peint par Jean-Paul Lemieux. La barre était haute !

À la signature du contrat, le fonctionnaire de l’Assemblée nationale me mentionne que c’est la première fois que ce mandat est confié à une femme. Le défi monte de nouveau d’un cran.

J’apprends aussi que le portrait de Clément Richard peint par J.-P. Lemieux n’est pas encore accroché dans la galerie des présidents parce que sa composition non conventionnelle a soulevé des critiques chez les parlementaires. J’en prends bonne note. Mon défi est déjà suffisamment grand. Je représenterai donc le président assis sur son trône comme le veut la tradition.

Je profite de ce passage à Québec pour prendre de nombreuses photos de la Chambre bleue et particulièrement du trône présidentiel finement sculpté.

Autre défi, Monsieur Vaillancourt m’affirme n’avoir qu’une demi-journée à disposer pour les séances de pose. Mon fils François, photographe à l’œil vif, accepte de prendre des photos de mon célèbre modèle durant la pose dans mon atelier. Ces documents photographiques devraient compenser les séances manquantes.

Je réalise d’abord un croquis en taille réduite sur une feuille quadrillée, ce qui me permet par la suite de le transposer à l’échelle sur la grande toile au moyen d’un fusain. Pour ce faire j’ai l’aide précieuse de mon fils Jean, alors étudiant en art à l’université. Une fois transposé, je fixe le dessin au moyen d’un lavis et efface toute trace de charbon. Me voici seule maintenant pour commencer l’huile.

Avant de m’attaquer au personnage, je commence par le fond. J’opte pour le bleu royal en référence aux couleurs du Québec, afin qu’en avant-plan le fauteuil présidentiel avec ses tons dorés soit mis en valeur. Je me suis longtemps attardée aux fines sculptures du fauteuil. J’ai pris plaisir à rendre avec grande précision les armoiries du Québec au sommet, les hauts et bas reliefs du dossier, le rouge du velours.

Pendant ce temps, mon personnage s’impose dans ma tête. Il me reste à l’installer sur le trône et, défi ultime, à le rendre ressemblant dans la dignité de sa fonction.


Y suis-je arrivée? Deux témoignages me rassurent.

Le premier vient de la mère du président qui, en voyant le portrait de son fils, s’exclame :

C’est lui en peinture!

Le deuxième, de son chauffeur qui fait cette remarque :

Il se ressemble mais… il est plus mince qu’en réalité.

Aurais-je inconsciemment répondu au désir de monsieur Vaillancourt qui m’avait confié, lors de sa séance de pose, vouloir perdre du poids. L’art du portrait ne consiste-t-il pas à idéaliser le personnage?


Modestement je pense avoir relevé le défi. Ce portrait du quarante-huitième président de l’Assemblée nationale a rejoint ses pairs dans la galerie des présidents au Parlement de Québec.

vendredi 23 juillet 2010

Générosité

Les artistes ont la réputation d’être généreux. Il arrive même qu’on abuse d’eux, mais cela est une autre histoire.

Cette réputation n’est pas exagérée. On les voit souvent accepter de mettre gratuitement leurs talents au service d’une cause humanitaire, de prêter leur voix à la promotion d’une bonne œuvre, d’offrir un tableau au profit d’une association de bienfaisance. Il arrive aussi que leur engagement vienne de leur crédo en une option politique.

Marcelle Ferron

Lors de la campagne référendaire de 1980, je reçois un coup de fil de la grande artiste Marcelle Ferron, porte-parole nationale des artistes du Québec pour le camp du oui. Étonnée, je lui demande ce qui me vaut cet honneur.

Accepteriez-vous d’être la représentante des artistes du Saguenay à cette campagne référendaire?

J’ai dit oui sans hésiter puisque je partageais son espoir de voir notre Québec devenir un pays. Elle me parla longuement. De mon côté, j’écoutais avidement les propos de cette femme de grande renommée qui prenait le temps de me parler familièrement de choses et d’autres comme si j’étais une vieille copine. Avant de raccrocher, elle me dit:

Quand vous viendrez à Montréal, appelez-moi, nous irons prendre un pot…

Elle n’est plus maintenant. Elle est morte avant que je donne suite à son invitation. Je regrette de n’avoir pu la rencontrer en personne.

Jean-Paul Riopelle

Un autre grand, Jean-Paul Riopelle, me vient en mémoire. C’était à Chicoutimi dans les années 70. Il y était venu pour prononcer une conférence avec son amie Madeleine Arbour. Lors du coquetel qui suivit, Riopelle se trouve en face de moi dans le hall. J’ose le saluer et lui dire que nous venions d’acquérir une de ses superbes lithographies intitulée Abstraction lyrique.

Elle est splendide et je l’aime beaucoup…

Il me sourit, me regarde intensément et me gratifie de ce compliment :

Si c’est vous qui l’avez choisie, Madame, je suis sûr que c’est la plus belle !

À compliment, compliment et demi.

Gérard Bélanger

Un artiste à qui je suis redevable est le sculpteur Gérard Bélanger. Il était venu à la maison avec un ami et avait vu dans mon atelier une tête de jeune fille avec une longue tresse. Il me dit son admiration.

Bien réussie. C’est un tour de force de l’avoir réalisée en argile. Cela aurait été plus facile avec de la cire.

C’est que je n’ai jamais essayé de sculpter avec ce médium.

Spontanément il m’offrit de venir passer une journée avec lui dans son atelier à Inverness où il me montrerait comment faire. Je ne pouvais laisser passer si généreuse invitation.

Le jour convenu, quand je me suis présentée à son atelier, Gérard a laissé de côté l’œuvre sur laquelle il travaillait pour s’occuper uniquement de moi. À la fin de la journée, je retournais chez moi enrichie d’une nouvelle manière de faire et d’une grosse brique de cire à sculpter dont il me fit cadeau. Cette générosité de Gérard à mon égard ajouta un motif de plus à mon admiration envers lui déjà présente depuis longtemps.

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C’est en pensant à tous ces actes de générosité de la part de ces grands que je bondis lorsqu’on ose affirmer devant moi que les artistes sont mesquins.

Mesquins? Pas vrai!

lundi 19 juillet 2010

Lettre à Maurice

Mon cher Maurice,

Lors de notre dernier voyage en Charlevoix, tu me dis, d’un air coquin, avoir une question à me poser. Intriguée, je prête l’oreille.

Pas tout de suite... quand nous serons seuls.

Rien pour me rassurer. Avide de savoir, j’ai vite fait de me présenter le lendemain, au petit-déjeuner, sachant que tu y serais à la première heure.

Et puis, cette question?

Avec un sourire inquisiteur tu me demandes:

Yvonne, comment s’appelait ton premier amoureux?

Claude, bien sûr.

Mais avant…

J’ai bien eu des petites amourettes, sans plus.

Des noms, des noms?

Laurent, Guy, Raymond…

Et… JEAN-LOUIS…?

Monsieur Dolbec?...

Tu évoquais là la plus belle histoire romanesque de mon adolescence.

D’où tiens-tu cela?

Je reviens d’une excursion de pêche avec un fils Dolbec qui m’a fait cette révélation.

Cette sortie mérite explication.

Voici donc, mon cher Maurice, l’histoire d’un amour impossible.

J’ai douze ans. Je dois poursuivre mes neuvième et dixième années au couvent du village. Ma sœur Claire accepte de me prendre en pension chez elle. Un autre pensionnaire y loge aussi. C’est Monsieur Dolbec, instituteur et collègue de mon beau-frère Alfred également instituteur. Assis au salon, un livre à la main, le pensionnaire porte son regard sur la jeune fille timide qui arrive. Il est beau, élégant et arbore un sourire énigmatique. Alfred me présente avec des qualificatifs excessifs. Je fonds.

À la table, ce soir-là, mon beau-frère, voulant sans doute me mettre à l’aise, y va de taquineries loufoques à mon endroit qui ont l’effet de me faire rougir d’avantage sous le sourire toujours énigmatiquement de Monsieur Dolbec.

C’est dans cet état d’esprit qu’a commencé ma cohabitation avec le beau pensionnaire. Son charme silencieux accentuait mon malaise.

Les jours se suivaient sans atténuer ma timidité envers lui. Dès que j’entendais ses pas sur la galerie, mon cœur commençait à battre. Et que dire du parfum délicieux qu’il laissait dans son sillage après sa toilette ? Sans en connaître le nom, j’en retiens le souvenir suavement enivrant.

Un jour, pour justifier ses sorties des bons soirs, il apprend à ma sœur qu’il fréquente une demoiselle Simard, une des plus belles filles du village. Je connais cette belle demoiselle qui est au surplus intelligente et distinguée.

Au cours de l’hiver, alors que je suis seule à la maison tout occupée à faire mes devoirs sur la table de la cuisine, monsieur Dolbec attire mon attention.

Je veux te montrer quelque chose.

Il sort de sa poche un écrin de velours bleu, l’ouvre et me montre la jolie bague qu’il va offrir à sa fiancée.

Essaie-là.

Troublée, les yeux dans l’eau :

Comme elle est chanceuse!

Loin de me consoler, il ajoute :

Peut-être que cette bague serait à toi si tu avais dix ans de plus.

Quelques années plus tard, alors que j’étais heureuse mariée, j’ai revu Monsieur Dolbec. Je lui ai dévoilé mon amour secret d’adolescence. Il a souri de l’air entendu de quelqu'un qui sait.

Voilà, mon cher Maurice, une page romantique de ma vie qui est loin d’être une histoire de pêche.

En toute amitié.

Yvonne

mercredi 23 juin 2010

La palette de couleur

Merveilleux outil, la palette de couleur est cette plaque percée d’un trou pour le pouce, sur laquelle le peintre dispose et mêle ses couleurs. De façon abstraite, on parle de la palette de couleur d’un artiste pour désigner l’ensemble des couleurs qu’il utilise ordinairement.

La palette sur laquelle je travaille depuis plus de cinquante ans est toujours lisse comme une neuve. Ce qui avait d’ailleurs étonné un journaliste venu m’interviewer dans mon atelier.

Comment faites-vous pour garder votre palette si propre ?

Je la nettoie. C’est tout !

Il existe bien des palettes jetables, sortes de tablettes en papier ciré dont on peut détacher les feuilles une à une après usage. Mais moi, je préfère ma palette en bois. J’aurais mauvaise grâce à délaisser cette alliée, témoin de toutes mes recherches. Et Dieu sait si elle en a vues de toutes les couleurs !

En fait, la palette c’est le support de l’artiste sur lequel il mélange les pigments jusqu’à l’obtention de la couleur désirée. Un dialogue sensible s’établit entre elle et lui. Avec son œil il évalue la justesse du ton alors qu’avec sa spatule il jauge la densité de la pâte. Si besoin est de la diluer, il ajoute un peu de médium solvant placé dans le godet accroché à la palette. Bref, la palette est un mini laboratoire de recherche.

Dans sa signification abstraite la palette désigne le choix des couleurs généralement utilisées par l’artiste. Elle devient alors grande révélatrice de sa personnalité et de son vécu. On n’a qu’à penser aux couleurs claires d’un Renoir heureux, aux tristes compositions d’un Schiele tourmenté, aux coloris éclatés d’un Pellan joyeux, pour deviner l’état d’esprit qui les habitait.

La palette d’un artiste évolue au fil des ans. Picasso avant sa démarche cubiste aura ses périodes successives de bleu et de rose. Dans la première, il dépeint des scènes graves. Dans la seconde, il exprime sensualité et tendresse. Borduas, coloriste au début, devient sombre à la fin. Il ne peint alors que de grandes taches noires sur fond blanc, tristement surnommées par les critiques : « peaux de vaches ».

Révélateur de l’âme, la palette ne peut mentir. Elle brosse à sa manière la vie de l’artiste. Si je regarde l’évolution de ma propre palette, je vois que mes couleurs timides du début s’affranchissent progressivement. Dans mes derniers tableaux, dédiés à mes petits-enfants, les fleurs abondent. Signe manifeste de mon bonheur.

lundi 14 juin 2010

Mon atelier

Le temps fut long avant que j’aie mon espace à moi, mon atelier.

Dans notre maison à Jonquière, il n’y avait de place que pour la famille. Chacun finit par avoir sa chambre, mais pour moi, prendre ma place n’était pas simple.

Au début, c’était la cuisine. Pour y peindre, je dressais mon chevalet près de la machine à laver et la sécheuse sur lesquelles je déposais mon matériel. À la fin de la journée, je devais tout ranger.

Quand ces électroménagers ont été déplacés à la cave, dans la chambre des fournaises, mon atelier a suivi. Mon père, qui finissait le sous-sol, installa dans mon nouveau réduit : un évier, une tablette pour déposer mon matériel et un grand chevalet mural qui me permettait de peindre des toiles de grandes dimensions. Espace et lumière réduites, mais avantage appréciable : je pouvais laisser mon travail sur place.

La grande pièce du sous-sol fut convertie par mon père en salle de jeu pour les enfants. Tricycles, tables, balançoires, jeux utilisaient tout l’espace y compris les coffres et les armoires. À l’adolescence, les enfants réinventèrent l’usage des lieux qui devinrent : dojo pour la pratique du judo par Yves et Jean ou court de tennis de table pour tous.

Le sous-sol changea de vocation lorsque les enfants s’envolèrent pour l’université. Ce fut pour moi l’occasion d’en faire enfin un vaste atelier.

Moment charnière pour moi, car ce fut à partir de là que je me suis sentie professionnelle dans mon métier d’artiste. J’avais enfin un espace aménagé selon mes besoins : un éclairage adéquat, une table-chevalet inclinable conçue par François et, grand luxe, un podium pour mes modèles! Dans les armoires, les jouets firent place aux vêtements et tissus dans lesquels je drapais au besoin mes modèles. C’était enfin mon atelier, mon sanctuaire. Interdiction à quiconque d’y descendre lorsque j’y travaillais. C’était du sérieux.

On n’osait plus me parler d’un beau passe-temps comme j’avais entendu trop souvent, parce que maintenant j’y consacrais tout mon temps. Je quittai l’enseignement des arts plastiques pour travailler à plein temps à ma production artistique. Au rythme d’une exposition solo tous les deux ans, les thèmes s’enchaînaient sans relâche. Les tableaux accrochés aux murs de mon atelier stimulaient mon imagination. Les commandes spéciales aussi.

Un jour, un éditeur me fit une demande inhabituelle : peindre quinze tableaux à l’huile pour illustrer un roman historique. Énorme défi, car le délai était court. J’ai dû travailler beaucoup plus intensément qu’à l’ordinaire. La jeune femme qui me servait de modèle pour l’héroïne du roman se fit heureusement généreuse de son temps. J’y suis arrivée. Je me souviens qu’après avoir signé le dernier des quinze tableaux, je me suis assise par terre, seule devant eux, et j’ai éclaté en sanglots. Exténuée, mais ravie du résultat.

Une rencontre avec le célèbre sculpteur Gérard Bélanger m’a donné le goût de mettre les mains dans l’argile et de tenter d’en tirer des formes. Je me lançai avec audace à sculpter le buste de mon petit-fils Laurent, mignon bambin de trois ans. Sa réussite m’encouragea à le couler dans le bronze. D’autres sculptures seront confiées par la suite aux fondeurs des Ateliers du bronze d’Inverness. C’est ainsi qu’en plus de Laurent, mes cinq petites-filles et Claude seront « bronzés » pour l’éternité.

Lors de notre déménagement à Québec, il allait de soi que je devais avoir mon atelier. Il fut supérieur à mes aspirations. Jamais je n’aurais imaginé un tel espace muni de larges fenêtres avec une terrasse donnant sur les plaines d’Abraham. Un immense tableau bucolique qui aura une incidence sur la présence florale dans mes compositions futures. Les tableaux de mes petits-enfants adolescents sont plus fleuris que ceux de la série que j’avais faite d’eux lorsqu’íls étaient enfants. Je les ai tous là autour de moi sur les murs de mon atelier comme autant de présences joyeuses.

Sur mon bureau, un ordinateur m’offre un nouveau médium : celui de peindre avec des mots. Écrire Souvenirs désordonnés et En pièces détachées m’a passionnée. Ces deux recueils furent édités et un troisième est en marche. Est-ce à dire que j’ai rangé mes pinceaux ?

Pas tout à fait. L’envie de jouer avec les vrais couleurs me prend de temps en temps. Et, comme j’ai promis à mes petits-enfants de les peindre adultes, il me reste encore une autre belle série à brosser. Je dois m’y mettre avant qu’ils ne soient eux-mêmes grands-mères et grand-père et que moi… je sois vieille!

mardi 1 juin 2010

La première bouteille

Claude et moi étions membres des Lacordaire bien avant notre mariage en 1954. Claude y militait depuis qu’il avait 16 ans et nous deux en avions fondé un cercle dans notre paroisse. C’était un mouvement à connotation religieuse où le membre s’engageait à l’abstinence totale de tout alcool : il ne pouvait ni en boire ni en offrir. Il s’adressait aux alcooliques et aussi à tous ceux qui voulaient être solidaires avec eux. Nous étions de ces derniers.

Claude n’avait jamais trempé ses lèvres dans un verre d’alcool et quant à moi, mon seul excès s’était limité au verre de vin familial du jour de l’an. Nous avions adhéré à ce mouvement parce que nous avions foi en sa mission. Nous en sommes restés membres plus de vingt ans.

C’est à l’occasion d’une croisière à bord du France que, d’un commun accord, nous avons pris la décision de casser notre bouton (expression qui signifiait le fait de retirer l’épinglette identitaire Lacordaire que l’on portait à la boutonnière). Il faut dire que le mouvement était alors en déclin.

Lors d’un voyage antérieur en France en 1965 nous avions été quelque peu embarrassés en refusant les politesses de nos hôtes. Je me rappelle aussi de l’étonnement de nos amis d’origine belge, Monique et André, lorsqu’ils sont venus chez nous pour la première fois. Respectueux de nos engagements ils n’étaient quand même pas tout à fait sûrs de la valeur du sacrifice que nous nous imposions et que nous imposions à nos invités.

Ce fut donc dans la salle à manger du FRANCE en ce 15 mai 1967 que nous avons pour la première fois gouté au nectar de Bacchus. Pour concrétiser ce geste nous avons rapporté dans nos valises une première bouteille, un vin blanc de la Loire acheté chez un viticulteur de Saumur, dans l’intention de le partager avec nos amis.

Cette première bouteille fit grand effet après notre retour lors d’un repas partagé avec André et Monique. C’est sans mot dire que Claude l’ouvrit devant eux, versa le vin dans des coupes nouvellement acquises et leva son verre à la santé de nos amis... médusés…

Longtemps nous avons gardé sous verre l’étiquette de cette mémorable première bouteille.

jeudi 27 mai 2010

Grande amitié

En 1968, Laurent Bouchard nous demande d’accueillir au nom de l’Institut des arts au Saguenay dont il est président deux français venus observer les centres culturels du Québec. Ils sont liés aux maisons de la culture en France et ont reçu le mandat de voir le mode de fonctionnement de ces créations récentes que sont les centres culturels du Québec et qui font jaser outre Atlantique.

C’est un vendredi. Claude étant retenu par son travail, c’est donc moi qui accepte de rendre service à notre ami Laurent, loin de m’imaginer qu’il nous offrait le cadeau d’une future grande amitié.

Je m’en vais donc cueillir au Centre culturel Messieurs Verpraet et Perrenot. Comme ils en ont déjà fait la visite guidée la veille, je leur propose d’explorer deux lieux importants de ma région : le barrage hydroélectrique de Shipshaw et l’usine Alcan d’Arvida. Ces visites plaisent aux deux touristes. Le gigantisme de ces ouvrages les impressionne, particulièrement Michel Perrenot qui est ingénieur. Dans ces déplacements je ne suis pas sans remarquer la galanterie de ce dernier dont le charme à la française ne me laisse pas indifférente.

En fin de journée, je les invite tout simplement à venir partager le souper familial à la maison. Avant, un dernier arrêt à Saint-Raphaël, notre église paroissiale à l’architecture innovatrice. Par chance le curé Roland Larouche est là. Je ne peux trouver meilleur guide. En le quittant, il nous promet de venir poursuivre chez nous en soirée. Soirée bavarde et animée dans notre petit salon de l’époque.

Monsieur Verpraet, catholique pratiquant, prend intérêt aux propos de notre curé qui est avant-gardiste dans le renouveau liturgique. Michel de son côté m’avoue que ce n’est pas sa tasse de thé.

Surprise de les voir tous deux à la messe du dimanche à Saint-Raphaël, je demande à Michel :

Votre ami Verpraet a fait une conversion ?

Non, c’est le miracle d’une hôtesse séduisante.

Charmant!


Les semaines passent. Je reçois par la poste un colis de France. Il contient une ravissante écharpe de soie or et noir. C’est l’œuvre de Françoise, épouse de Michel.

« Je la porte à mon cou en souvenir de toi » comme dit la chanson de Maurice Fanon.

Au fil des ans, nous avons perdu la trace de monsieur Verpraet. Mais, avec Michel, les liens solides se sont tissés, lettres et rencontres aidant.

Lors d’un voyage en France avec nos enfants, Michel accourt de sa Bretagne nous rejoindre à Paris avec Françoise. Sa cousine Claude, parisienne, se joint à nous pour une soirée fort joyeuse sur la place du Tertre.

Le couple Perrenot déjà vacillant divorce. Michel trouve en sa cousine Claude une compagne amoureuse et attachante. Les relations Perrenot-Gagnon s’intensifient. Innombrables furent les traversées de l’Atlantique de part et d’autre, tout comme les voyages partagés en France, au Québec, voire même en Nouvelle-Angleterre et à New York.

Lors de notre cinquantième anniversaire de mariage en 2004 les Perrenot, de connivence avec les organisateurs de la fête, nous réservaient une surprise spectaculaire. Notre fils aîné Yves venait de terminer la lecture de leur message exprimant leurs regrets de ne pas être avec nous quand, coup de théâtre, Michel et Claude font leur apparition dans la salle, soulevant acclamations des invités et touchantes émotions de notre part.

L’avènement de l’Internet nous a apporté un moyen de communication supplémentaire. Nous pouvons à la minute près avoir de leurs nouvelles, goûter le verbe généreux de Claude et l’humour un tantinet érotique de Michel.

Lorsque nous nous retrouvons ensemble la conversation continue comme si nous nous étions quittés la veille. C’est ça une grande amitié.

samedi 15 mai 2010

Vacances d’été

Dès qu’on entrait chez tante Laudéa ça sentait bon la cire d’abeille. Son mari, oncle Vincent, était apiculteur.

Quel plaisir j’avais à aller chez elle durant les vacances d’été! Tout était différent de chez nous : le paysage, le régime alimentaire, la manière de vivre, et, comble de bonheur, les Doré tenaient un magasin de friandises.

Ce modeste paradis n’était qu’à deux miles de chez nous. Nous pouvions y aller à bicyclette pour jouer avec les cousines Marie-Paule et Élise. Leur frère Victorien, lui, passait l’été dans notre famille où il apportait son aide aux travaux des champs. En contrepartie, tante Laudéa invitait les petites pour une semaine. Je ne garde que de joyeux souvenirs de cette promenade annuelle.

Au dessus de la galerie de la maison il y avait une grande enseigne :

Le rucher de l’excellent miel doré

Vincent Doré, propriétaire.

Situé en flan de colline, le rucher ressemblait à une petite cité toute blanche. Certaines ruches plus hautes que les autres se dressaient comme de minis gratte-ciel. La vaillance des abeilles ouvrières obligeait l’ajout de sections supplémentaires. Leur va-et-vient entre les champs de trèfle environnants et leurs habitacles n’avait de cesse depuis l’aube jusqu’à la tombée du jour. Il fallait entendre leur bourdonnement menaçant lorsqu’on les approchait d’un peu trop près. Je dis bien un peu, car malheur à qui goûtait à leurs piqûres douloureuses.

À la fin de l’été, c’était la récolte. Oncle Vincent tel un chevalier en armure, revêtait la tenue de combat : salopette blanche, chapeau à large bord recouvert d’une moustiquaire bien refermée sur les épaules. Ganté jusqu’au coude, il ouvrait prudemment les ruches une à une et y prélevait, au grand déplaisir des abeilles affolées, les cadres gorgés de miel. Transportés dans sa cave-laboratoire d’une très grande propreté ils étaient soumis à l’action d’une imposante centrifugeuse qui en extirpait cet excellent miel doré qui faisait la réputation de la maison. Le miel était ensuite versé dans des chaudières de différents formats libellées au nom du rucher que notre oncle rangeait sur des tablettes dans l’attente des clients. Pour allécher ces derniers il en montait quelques-unes à son magasin du rez-de-chaussée.

En fait, ce magasin ressemblait plutôt à un dépanneur d’aujourd’hui. À mes yeux d’enfant, ce qui m’attirait c’était les diverses gâteries qui y étaient étalées comme les grosses bouteilles d’orange croche, les bonbons à la cenne, les gommes ballounes, les bâtonnets de réglisse et autres merveilles inconnues chez nous. Tante Laudéa savait nous gâter sans exagération.

Elle nous servait aux repas des mets qui nous étaient exotiques comme le saucisson de Bologne qu’on appelait balle au nez qui revenait souvent ou encore des sandwiches aux bananes et au beurre d’arachide. Parfois, à l’époque de la récolte, oncle Vincent montait de la cave un gâteau de miel que l’on mâchait pour en extraire de la cire le délectable nectar.

Je ne me suis jamais ennuyée chez Laudéa. De toutes mes tantes c’était celle qui savait le mieux se mettre à la portée des enfants. Elle avait d’ailleurs un côté juvénile pour ne pas dire naïf qui l’amenait volontiers à partager nos jeux. Quand nous jouions à la madame elle ouvrait sa garde-robe et nous prêtait robes, chapeaux, souliers à talons hauts. Ce jeu tenait du théâtre. L’hôtesse désignée devait dresser la table, recevoir ses invités avec moult cérémonies, verser le thé, servir des friandises dans les petites assiettes du service de vaisselle jouet. C’était pour nous en quelque sorte une initiation aux bonnes manières des grands. Le déguisement facilitait la création des personnages. Les conversations se faisaient sophistiquées, dignes des personnages de la comtesse de Ségur.

La semaine chez les Doré passait toujours trop vite. Ces vacances d’été sont pour moi classées parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance.

jeudi 6 mai 2010

Charité

Dans son prône du dimanche le curé avait annoncé la visite dans les foyers de la paroisse des religieuses de la communauté des Sœurs de l’Immaculée Conception.

Elles viennent solliciter vos aumônes pour leurs missions. Accueillez-les généreusement.

Quelques jours plus tard, deux religieuses se présentent à la maison. Ma mère les invite à s’assoir. J’ai quatre ans. C’est la première fois que je vois des femmes habillées de la sorte. Leur costume noir avec guimpe blanche et long scapulaire bleu m’impressionne. Mes sept sœurs et moi entourons les visiteuses avec timidité et curiosité.

Une des révérendes, d’un ton aigu et chantant, explique la raison de leur visite :

Je reviens d’un séjour de deux ans dans nos missions d’Afrique. J’ai vu là une misère incommensurable. Des enfants meurent de faim. Vous ne pouvez imaginer cela vous qui mangez trois fois par jour. Des malades n’ont pas la chance d’être soignés parce qu’il n’y a pas comme ici un médecin dans leur village et que les rares hôpitaux sont trop éloignés. Il nous faut beaucoup d’argent pour construire des dispensaires. Un don, même minime, peut sauver des vies. C’est pour cela que nous faisons appel à votre charité.

Maman ayant prévu cette visite leur remet une enveloppe contenant l’aumône de la famille.

Avant de prendre congé, la deuxième religieuse jusqu’alors muette s’enquiert si une des filles parmi nous veut se donner au bon Dieu ?

Sur huit filles, il y en a sûrement une qui est assez généreuse pour entrer en religion ?

Ne percevant de notre part aucune réponse favorable elle change de propos :

Laquelle de vos filles n’est pas à vous, madame Tremblay ?

Embarrassée maman répond :

Ce sont toutes mes filles, ma sœur.

La connasse insiste :

Votre voisine m’a pourtant dit que vous en aviez une qui était adoptée. Laquelle ?

Devant l’insistance stupide de la religieuse, c’est ma sœur aînée Gillot qui sauve la situation. Consciente de l’embarras de maman qui n’a pas encore informé Marie de la chose (Marie a cinq ans) Gillot se lève et dit :

C’est moi !

Persistant dans ses conneries, la nonne s’exclame :

Ah, je vois bien qu’elle est différente des autres.

N’importe quoi !

Les deux visiteuses quittent en remettant à chacune de nous une image de l’Immaculée Conception.

J’ai perdu depuis longtemps cette image pieuse mais je garde toujours en ma mémoire celle de la stupidité de la religieuse.

Pour moi, la vraie charité est venue de ma sœur Gillot ce jour-là.

jeudi 29 avril 2010

La chapelle

Dans la grande maison de mon enfance il y avait une chapelle. Ce privilège nous avait été accordé par Rome afin de permettre aux quatre fils prêtres de la famille de célébrer leur messe quotidienne sans devoir aller à l’église paroissiale située à sept kilomètres. Ce petit sanctuaire fut témoin d’événements importants de l’histoire familiale.

C’est notre oncle Victor qui en fut l’architecte autour des années vingt. Jeune prêtre enseignant au séminaire de Chicoutimi, une maladie l’obligea à un arrêt temporaire avec prescription de travailler manuellement. Le temps était propice à la réalisation de son rêve de voir une chapelle dans la maison familiale.

Assisté de mon père, il en traça les plans et érigea une construction remarquable d’unité et de perfection dans les détails. Il fallait admirer l’assemblage des angles où les lignes du bois d’orme se prolongeaient d’un pan à l’autre. La base des murs faite de ce matériaux montait jusqu’à mi-hauteur pour laisser place au plâtre blanc jusqu’au sommet de la voûte cintrée. Une délicate frise crénelée démarquait le mur de la voûte. L’autel, les prie-Dieu, le chemin de croix de même que le vestiaire étaient également en bois d’orme, l’arbre mythique de la famille.

Le vestiaire de la chapelle était un imposant meuble où le célébrant pouvait choisir dans les nombreux tiroirs où ils étaient rangés les habits sacerdotaux selon la liturgie du jour. Le vestiaire était surmonté d’une armoire dans laquelle étaient enfermés les vases sacrés et le vin de messe. Oserais-je avouer qu’un jour en faisant le ménage de la chapelle, Dieu nous pardonne, ma sœur Marie et moi en avons bu une petite rasade. Voir devant nous le rituel des oncles se préparant à la célébration de la messe en revêtant les habits liturgiques m’incitait au recueillement.

Nos oncles prêtres, Charles, Alphonse et Laurent, venaient à tour de rôle se promener chez nous. Exceptionnellement, lors de grands événements, ils y étaient tous. Victor, lui, venait fréquemment. Maman l’appelait parfois le curé de la famille. Il arrivait ordinairement par le train de Chicoutimi le samedi soir pour nous donner la messe du dimanche. Nous allions le chercher à la gare. C’était toujours agréable de l’accueillir tellement il nous racontait des choses intéressantes sur son travail à la Société historique du Saguenay dont il était le fondateur.


Mon grand-père se retirait souvent dans la chapelle pour réciter ses chapelets. Lorsqu’il était mécontent (ce qui arrivait souvent vers la fin de sa vie) ses ave laissaient place à des imprécations et des supplications du genre : « Maudit Taschereau!... Race de monde! Mon doux Jésus… Mon Dieu, venez me chercher… » Nous l’écoutions à la porte et nous disions : « Pauvre grand-père, il est triste aujourd’hui. »

Les moments les plus exceptionnels qui se sont déroulés dans la chapelle sont sans contredit les célébrations du mariage des huit filles de la famille. Mon frère a dû, comme le voulait la coutume d’alors, se marier dans la paroisse de son épouse.

L’exiguïté du lieu obligeait les mariés à une fête intime, mais le décorum n’en était pas exclu pour autant. Piano ou accordéon se substituaient aux orgues pour la marche nuptiale traditionnelle. À notre mariage, béni par oncle Victor, c’est Michel Savard, oncle de Claude, qui rehaussa la cérémonie avec sa chorale acadienne.

Le temps passe. Les oncles prêtres sont morts. La maison fut vendue. Qu’est devenue la chapelle familiale? Je sais que l’autel et les habits sacerdotaux ont trouvé une nouvelle vocation dans une autre chapelle à Chicoutimi. Quant aux vases sacrés et au chemin de croix, ils furent donnés au Musée des religions de Nicolet.

Je suis passée devant la maison il y a quelques années. Je n’ai pas retrouvé celle que j’avais quittée il y a plus de cinquante ans. La maison était dans un état lamentable. J’ai su alors qu’elle avait été vendue et revendue à plusieurs reprises. Les acquéreurs l’ont négligée. J’en suis revenue le cœur serré.

J’ai appris récemment que la maison avait été acquise par des retraités soucieux de la conservation du patrimoine. Ils travaillent à sa restauration y compris celle de la chapelle. Grâce à eux la maison fut reconnue par la municipalité maison patrimoniale.