lundi 25 avril 2011

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Avant-propos

Après la parution de En pièces détachées en 2007 et de Souvenirs désordonnés en 2009, je croyais avoir cueilli et raconté tous les faits touchants ou amusants que j’avais vécus ou observés.

D’autres souvenirs étaient restés sur le champ de ma mémoire.

Comme une glaneuse, je les ai ramassés, engerbés, et engrangés dans ce présent recueil.

Table des matières

La neuvaine


C’est l’heure d’aller étendre les laizes. Les gens vont arriver bientôt.

Voilà ce que nous disait maman vers sept heures chaque soir de la neuvaine à la croix qui avait lieu en mai durant le mois de Marie.

Les voisins s’amenaient à pied. Monsieur et Madame John, Monsieur et Madame Henri suivis de la grand-mère Johnny aux longues jupes superposées… que l’on voyait un arpent avant d’arriver écarteler les jambes sans façon au bord du chemin pour faire pipi. Un peu plus loin c’était la famille d’Edgard Gagnon en compagnie de leur chien. De l’autre côté, venant du bas de la côte de l’école, souvent en retard, c’était Ernestas Guay à la voix grave de maître-chantre et sa femme tout essoufflée de s’être empressée…

Cette neuvaine était une initiative de mes parents. Les habitants du rang venaient neuf soirs d’affilée durant les semences prier la sainte Vierge pour une bonne récolte. Pour le meilleur confort des pèlerins qui devaient s’agenouiller nous déroulions des laizes en catalogne sur l’herbe devant l’enclos où était plantée la croix garnie pour la circonstance de lilas odorants.

Notre croix du chemin mesurait une quinzaine de pieds de hauteur. Noire et ornée de pointes blanches biseautées en son sommet et au bout de ses bras, elle régnait de l’autre côté du chemin en face de la maison.

Je me souviens que cette neuvaine était à la fois une démarche religieuse dont le rituel était présidé par mon père et un événement social joyeux. Dans la première partie on récitait le chapelet et chantait des cantiques. C’est mon frère Charles-Eugène qui entonnait les refrains tout en laissant les solos à Ernestas notre maitre-chantre. Dans la deuxième partie, les adultes s’attardaient sur la galerie pour piquer une jasette jusqu’à la noirceur, tandis que nous les enfants inventions des jeux amusants.

À huit heure juste, comme à l’accoutumée, maman donnait le signal de la fin de la récréation :

Il y a de l’école demain, les enfants, il est temps de rouler les laizes et d’aller au lit.

À demain les amis!

Les colères de mon grand-père

Les colères de mon grand-père n’avaient d’égales que l’entêtement de ma mère. La voix forte de l’un voulait avoir raison du ton péremptoire de l’autre.

Mon Dieu! que j’ai souffert de leurs querelles! Peut-être est-ce pour cela que mon souvenir en a amplifié la fréquence.

Grand-père vivait à la maison. C’était selon la tradition. Le père vieillissant passait la propriété au fils qui devait le loger et le nourrir jusqu’à sa mort. L’aïeul jouissait d’un statut de patriarche vénéré et respecté, malgré les situations parfois difficiles.

Grand-père n’hésitait pas à se mêler des affaires de la maison de façon autoritaire malgré le fait qu’il en avait passé la gestion à mon père. Cela déclenchait souvent discussions interminables et échanges acerbes.

À mon avis, il aimait s’obstiner. Tout pouvait l’allumer.

Par exemple, un article du journal Le Devoir, un retard à réparer une clôture, un travail exécuté de manière différente de la sienne, tout pouvait être matière à discussion spécialement avec ma mère qui n’hésitait pas à l’affronter.

Un sujet inflammable entre tous concernait les engagements sociaux de mon père. Je me rappelle qu’un jour au lendemain d’une assemblée de la commission scolaire dont mon père était le président, il commença son déjeuner en disant à maman:

Raoul s’est levé plus tard que de coutume à matin. À force de trotter le soir et à s’occuper des affaires des autres… il va finir par négliger sa terre.

Vous avez tort de parler ainsi, lui répliquait ma mère. Vous devriez plutôt être fier de votre fils au lieu de l’accabler de reproches.

Mon père, diplomate de nature, écoutait les diktats de son père, donnait parfois son opinion mais agissait à sa manière. Maman, elle, ne lâchait pas prise et répliquait inlassablement. Il s’en suivait des discussions interminables qui me mettaient dans un grand malaise, toute partagée que j’étais entre ces deux êtres que j’aimais.

Eux aussi s’aimaient bien. Maman admirait la stature physique et intellectuelle de son beau-père de même que sa rigueur morale. Lui admirait chez maman sa grande intelligence. D’ailleurs il disait d’elle dans son langage phallocrate qu’elle avait un cerveau d’homme… Compliment suprême.

Malgré cela dans un excès de colère je l’ai entendu lui répliquer un jour :

C’est pas une étrangère qui va venir me dire quoi faire dans ma maison!

Et moi qui, je pense, a hérité du caractère pacifique de papa, je suppliais maman de laisser tomber.

À bout d’arguments souvent Grand-père sortait et disparaissait pendant des heures. À l’heure du repas, on m’envoyait le chercher. Je le trouvais ordinairement assis sur le siège d’une carriole dans le hangar à voitures, son chapelet à la main, l’air piteux, manifestement malheureux.

Venez Grand-père. Venez dîner. Maman vous a préparé un bon repas.

Il me suivait docilement.

C’est par amour pour toi ma p’tite fille que je rentre à la maison.

Fallait-il le croire? C’était un beau prétexte pour cacher sa faim.



Onésime Tremblay, vers 1930


Vacances d'été

Dès qu’on entrait chez tante Laudéa ça sentait bon la cire d’abeille. Son mari, oncle Vincent, était apiculteur.

Quel plaisir j’avais à aller chez elle durant les vacances d’été! Tout était différent de chez nous : le paysage, le régime alimentaire, la manière de vivre, et, comble de bonheur, les Doré tenaient un magasin de friandises.

Ce modeste paradis n’était qu’à deux miles de chez nous. Nous pouvions y aller à bicyclette pour jouer avec les cousines Marie-Paule et Élise. Leur frère Victorien, lui, passait l’été dans notre famille où il apportait son aide aux travaux des champs. En contrepartie, tante Laudéa invitait les petites pour une semaine. Je ne garde que de joyeux souvenirs de cette promenade annuelle.

Au dessus de la galerie de la maison il y avait une grande enseigne :

Le rucher de l’excellent miel doré

Vincent Doré, propriétaire.

Situé en flan de colline, le rucher ressemblait à une petite cité toute blanche. Certaines ruches plus hautes que les autres se dressaient comme de minis gratte-ciel. La vaillance des abeilles ouvrières obligeait l’ajout de sections supplémentaires. Leur va-et-vient entre les champs de trèfle environnants et leurs habitacles n’avait de cesse depuis l’aube jusqu’à la tombée du jour. Il fallait entendre leur bourdonnement menaçant lorsqu’on les approchait d’un peu trop près. Je dis bien un peu, car malheur à qui goûtait à leurs piqûres douloureuses.

À la fin de l’été, c’était la récolte. Oncle Vincent tel un chevalier en armure, revêtait la tenue de combat : salopette blanche, chapeau à large bord recouvert d’une moustiquaire bien refermée sur les épaules. Ganté jusqu’au coude, il ouvrait prudemment les ruches une à une et y prélevait, au grand déplaisir des abeilles affolées, les cadres gorgés de miel. Transportés dans sa cave-laboratoire d’une très grande propreté ils étaient soumis à l’action d’une imposante centrifugeuse qui en extirpait cet excellent miel doré qui faisait la réputation de la maison. Le miel était ensuite versé dans des chaudières de différents formats libellées au nom du rucher que notre oncle rangeait sur des tablettes dans l’attente des clients. Pour allécher ces derniers il en montait quelques-unes à son magasin du rez-de-chaussée.

En fait, ce magasin ressemblait plutôt à un dépanneur d’aujourd’hui. À mes yeux d’enfant, ce qui m’attirait c’était les diverses gâteries qui y étaient étalées comme les grosses bouteilles d’orange croche, les bonbons à la cenne, les gommes ballounes, les bâtonnets de réglisse et autres merveilles inconnues chez nous. Tante Laudéa savait nous gâter sans exagération.

Elle nous servait aux repas des mets qui nous étaient exotiques comme le saucisson de Bologne qu’on appelait balle au nez qui revenait souvent ou encore des sandwiches aux bananes et au beurre d’arachide. Parfois, à l’époque de la récolte, oncle Vincent montait de la cave un gâteau de miel que l’on mâchait pour en extraire de la cire le délectable nectar.

Je ne me suis jamais ennuyée chez Laudéa. De toutes mes tantes c’était celle qui savait le mieux se mettre à la portée des enfants. Elle avait d’ailleurs un côté juvénile pour ne pas dire naïf qui l’amenait volontiers à partager nos jeux. Quand nous jouions à la madame elle ouvrait sa garde-robe et nous prêtait robes, chapeaux, souliers à talons hauts. Ce jeu tenait du théâtre. L’hôtesse désignée devait dresser la table, recevoir ses invités avec moult cérémonies, verser le thé, servir des friandises dans les petites assiettes du service de vaisselle jouet. C’était pour nous en quelque sorte une initiation aux bonnes manières des grands. Le déguisement facilitait la création des personnages. Les conversations se faisaient sophistiquées, dignes des personnages de la comtesse de Ségur.

La semaine chez les Doré passait toujours trop vite. Ces vacances d’été sont pour moi classées parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance.

Charité

Dans son prône du dimanche le curé avait annoncé la visite dans les foyers de la paroisse des religieuses de la communauté des Sœurs de l’Immaculée Conception.

Elles viennent solliciter vos aumônes pour leurs missions. Accueillez-les généreusement.

Quelques jours plus tard, deux religieuses se présentent à la maison. Ma mère les invite à s’assoir. J’ai quatre ans. C’est la première fois que je vois des femmes habillées de la sorte. Leur costume noir avec guimpe blanche et long scapulaire bleu m’impressionne. Mes sept sœurs et moi entourons les visiteuses avec timidité et curiosité.

Une des révérendes, d’un ton aigu et chantant, explique la raison de leur visite :

Je reviens d’un séjour de deux ans dans nos missions d’Afrique. J’ai vu là une misère incommensurable. Des enfants meurent de faim. Vous ne pouvez imaginer cela vous qui mangez trois fois par jour. Des malades n’ont pas la chance d’être soignés parce qu’il n’y a pas comme ici un médecin dans leur village et que les rares hôpitaux sont trop éloignés. Il nous faut beaucoup d’argent pour construire des dispensaires. Un don, même minime, peut sauver des vies. C’est pour cela que nous faisons appel à votre charité.

Maman ayant prévu cette visite leur remet une enveloppe contenant l’aumône de la famille.

Avant de prendre congé, la deuxième religieuse jusqu’alors muette s’enquiert si une des filles parmi nous veut se donner au bon Dieu ?

Sur huit filles, il y en a sûrement une qui est assez généreuse pour entrer en religion ?

Ne percevant de notre part aucune réponse favorable elle change de propos :

Laquelle de vos filles n’est pas à vous, madame Tremblay ?

Embarrassée maman répond :

Ce sont toutes mes filles, ma sœur.

La connasse insiste :

Votre voisine m’a pourtant dit que vous en aviez une qui était adoptée. Laquelle ?

Devant l’insistance stupide de la religieuse, c’est ma sœur aînée Gillot qui sauve la situation. Consciente de l’embarras de maman qui n’a pas encore informé Marie de la chose (Marie a cinq ans) Gillot se lève et dit :

C’est moi !

Persistant dans ses conneries, la nonne s’exclame :

Ah, je vois bien qu’elle est différente des autres.

N’importe quoi !

Les deux visiteuses quittent en remettant à chacune de nous une image de l’Immaculée Conception.

J’ai perdu depuis longtemps cette image pieuse mais je garde toujours en ma mémoire celle de la stupidité de la religieuse.

Pour moi, la vraie charité est venue de ma sœur Gillot ce jour-là.

L'annonce faite à Marie

Dernier samedi d’août. L’école du rang commence dans quelques jours.

Tout est prêt : les robes du dimanche prévues pour la première journée sont bien repassées et suspendues dans la garde-robe, les sacs d’école remplis de livres, de cahiers neufs, de crayons bien affûtés dans leurs coffres en bois attendent près des lits. Il ne reste plus que la coupe de cheveux.

Nous, les quatre dernières alignées à la table de la cuisine, attendons notre tour pour prendre place sur le haut banc. Maman est là avec sa trousse de barbier.

Qui veut bien s’asseoir la première ?

Moi, dit Marie.

Marie, sept ans, toute confiante observe miroir en main les coups de ciseaux de la coiffeuse. Elle lui fait une jolie coupe en balai selon la mode du temps.

Avant de céder sa place, ma sœur pose à notre mère cette question qu’elle n’attendait sûrement pas :

Est-ce vrai, Maman, que je ne suis pas ta petite fille ?

Maman a toujours su contrôler ses émotions. C’est d’un ton très calme qu’elle demande malgré sa surprise :

Qui t’a dit ça ?

Cécile Gagnon, chez monsieur John.

Maman fait mine de couper quelques poils rebelles puis répond :

Tu es ma petite fille, Marie. Ton père et moi, nous sommes allés te chercher à la crèche de Québec. Tu avais trois mois. Nous pensions ramener un garçon mais quand nous t’avons vue si belle et souriante c’est toi que nous avons choisie. J’attendais que tu sois plus grande pour te le dire.

Sur ce, ma mère la fait descendre du banc, lui donne une tape affectueuse sur l’épaule et reprend :

Tu es notre petite fille et tu es toujours belle. Qui vient s’asseoir maintenant ?

Mon manteau de tartan rouge

Je devais avoir dix ans. C’était l’année de ma communion solennelle. Par un beau matin de printemps maman me dit qu’il me faudrait un manteau neuf.

Celui de Madeleine ou celui de Marie?

Non, un manteau tout neuf spécialement pour toi.

Je n’en reviens pas. Moi, huitième fille de la famille, j’use ordinairement les vêtements de mes sœurs ainées.

Ton père va au village cet après-midi. Nous profiterons de l’occasion pour aller ensemble en choisir le tissu.

Investie d’un sentiment de fille unique, je me rends avec ma chère maman chez Armand Maltais, un magasin général de Métabetchouan. Tandis que ma mère dicte à madame Maltais la liste de ses commissions, je regarde du côté des tablettes de tissus. Un tartan écossais de couleur rouge m’attire immédiatement. Qu’en pensera maman?

Le tour du manteau venu, la marchande dépose sur le comptoir des cartons de lainages, tous ternes à mes yeux. Arrive enfin le tartan rouge. Exclamation de ma part.

Qu’en pensez-vous madame Tremblay?

Maman de réfléchir à voix haute :

Ça pourrait faire un joli manteau tailleur… avec un collet de velours noir… Comme tu serais jolie avec ça ma p’tite fille!

Je vivais des moments de rêve. Aussitôt dit aussitôt taillés et mis dans le sac : tissus, doublure, rubans et fil à coudre.

Avant le retour de ton père, nous avons le temps d’aller chez Mademoiselle Henriette, la couturière.

Là, c’est le comble. Chez une vraie couturière!

Mademoiselle Henriette habite rue de la gare au dessus du magasin des demoiselles Coulombe. Nous accédons à son logement par un escalier extérieur. La vieille demoiselle nous accueille dans son salon qui sert à la fois de salle de couture. Sa machine à coudre trône près de la fenêtre. Tout à côté, dessus une grande table : ciseaux, gallon à mesurer, patrons, boite de boutons, bobines de fil et vêtements en cours de confection. La pièce est propre et rangée, mais ça sent le renfermé.

Henriette semble étonnée que maman ait recours à ses services alors qu’elle sait si bien coudre.

Je n’ai pas le temps en ce moment et votre réputation de couturière hors pair m’amène à vous demander ce service.

Flattée, mademoiselle Henriette accepte et me prie d’enlever mon manteau d’hiver pour prendre mes mesures… Et c’est parti. Deux essayages et deux semaines plus tard, nous sortons de chez elle avec un manteau unique.

Au bas de l’escalier, maman me réserve une autre surprise.

Entrons chez les demoiselles Coulombe, me dit-elle. Un béret noir ou bleu marine irait bien et il te faut aussi des souliers neufs.


Tant de largesse suppose de sa part des prouesses d’économies domestiques insoupçonnées...

De retour à la maison, c’est l’essayage devant mes grandes sœurs.

Qu’en pensez-vous ? demande maman.

On applaudit à ma transformation. Une d’elles suggère de couper mes longues tresses de cheveux et de me faire friser. Toutes d’accord. Finie l’enfance.

Ma communion solennelle devient pour moi un rite de passage. À mes pensées mystiques se mêlent des pensées profanes nouvelles. Je me sens grande et belle.

Ce fameux manteau de tartan rouge fut en quelques sortes le cocon de la chrysalide que j’étais en ma dixième année.

Le catalogue

L’arrivée du catalogue de Noël de Dupuis & Frères comptait parmi les moments excitants de mon enfance. C’était pour moi un messager de rêve.

Nous ne recevions que ce catalogue à la maison. Il n’était pas aussi volumineux que celui tout en couleurs de chez Eaton que recevaient nos voisins. Maman par solidarité nationale achetait chez les Canadiens-français.

Il nous était interdit de déballer le catalogue avant que maman ne l’ait désinfecté. Ce qui voulait dire enlever les pages subversives, celles des gaines et soutien-gorges, au cas où elles tomberaient sous les yeux des petits cousins souvent en visite chez nous. Il fallait avoir beaucoup d’imagination pour trouver quelque subversion dans les images en noir et blanc de ces femmes corsetées de baleines. Enfin, il faut le voir avec les yeux de l’époque.

Désinfecté, le catalogue devenait pour moi objet de convoitises, spécialement les images de jouets et de poupées. Je n’avais pas de difficulté à les imaginer en couleurs. Rose devenait la robe de la poupée qui pleure, gris-bleu son landau pour la promener, rouge et verte la toupie chantante.

Je feuilletais aussi les pages de vêtements pour enfants et j’enviais les filles qui recevraient les belles robes achetées toutes faites. Je ne me plaignais pas. Je me considérais même choyée de recevoir chaque année des étrennes quand plusieurs de mes petites voisines n’en avaient pas. Encore aujourd’hui je me demande par quels miracles maman réussissait ce tour de force en cette période de la grande crise.

Chaque année la livraison par le postillon de la grosse boîte en provenance de Chez Dupuis & Frères venait me confirmer que j’aurais des étrennes au jour de l’an.

Une année cependant la boite s’est avérée trompeuse. Je n’ai pas eu mon cadeau individuel. Maman avait décidé que le cadeau serait collectif. La grosse boite renfermait un service de porcelaine anglaise pour dix-huit convives. Maman nous expliqua que cet achat exceptionnel coûtait très cher et qu’il ferait la joie de toute la famille.

Cette année-là le banquet du jour de l’an prit de la noblesse. Sur la table revêtue de la belle nappe brodée aux points richelieu par ma grande sœur Marguerite s’étalaient les pièces blanches décorées de fines fleurs et lisérées d’or du cadeau familial. Je découvrais déjà la beauté et la finesse de la porcelaine anglaise.

L’oie traditionnelle ce jour-là devint un met royal.

L'hôpital

J’ai mal au ventre. Une simple pression au bas du côté droit m’est insupportable. Maman craint que ce soit l’appendicite. Le vieux docteur Lamy n’a pas de doute et confirme le diagnostic.

Elle doit être opérée le plus tôt possible, dit-il. Si vous êtes d’accord, je peux la confier à un collègue, le docteur Brassard, chirurgien à l’hôpital de Roberval qui pourrait éventuellement l’opérer demain ou après-demain.

L’hôpital? L’opération ? Vais-je mourir ? À quatorze ans ?

D’après maman l’appendicectomie est chose courante. Pour me distraire, elle propose que nous retournions à la maison pour préparer ma petite valise.

Tu mettras le beau pyjama neuf de ton trousseau de pensionnaire.

En effet, dans trois semaines je dois entrer à l’École normale de Nicolet. Si je dois être opérée, mieux vaut maintenant.

Confirmation du docteur Lamy: admission à l’hôpital demain soir, opération le surlendemain à la première heure. Comme nous n’avons pas d’automobile, le voyage à Roberval se fera en autobus. Maman dormira chez une grand-tante qui réside à deux coins de rue de l’hôpital.

Durant le trajet qui nous mène à Roberval maman sort de sa poche un petit sac de peppermints. Une façon de m’exprimer sa tendresse.

Nous descendons directement à l’hôpital. Les formalités d’admission remplies, on me conduit à ma chambre au cinquième étage. J’occupe le lit près de la fenêtre d’où je vois le lac Saint-Jean étale et rougeoyant sous le soleil couchant. Trois personnes sont allongées dans les autres lits. Une d’elles, une vieille dame, me souhaite la bienvenue. Une autre, opérée du matin, somnole et pousse de petits gémissements. La troisième dort à poings fermés.

Une infirmière, visiblement fatiguée de sa journée, vient m’installer et ranger mes affaires personnelles dans mon chiffonnier. Elle me remet une jaquette d’hôpital et me dit: « À demain! ».

Une religieuse prend la relève. Habillée tout de blanc, elle ressemble à un ange.

Bonsoir jeune demoiselle. Comme ça, on sera opérée demain? Le docteur Brassard est un bon médecin, vous savez. Ça va bien aller. Je vais vous donner un somnifère pour que vous puissiez passer une bonne nuit.

Sa sérénité m’apaise. Doucement elle borde mon lit, me sourit et disparaît discrètement. La petite pilule fait vite effet. Maman qui m’a accompagnée jusque là décide de me laisser dormir. Elle m’embrasse et me promet d’être présente à mon réveil.

Encore endormie, je vois qu’on s’affaire autour de moi. Un brancard est là près de mon lit et on m’aide à m’y glisser. En route pour la salle d’opération. Je ne vois pas maman. Vais-je revenir? Je me laisse rouler accrochée à l’espérance. Une salle pleine de lumière me force à fermer les yeux. Des voix basses donnent des ordres. On me transfère sur une table et applique sur le nez un masque désagréable à odeur de chloroforme. Je me sens dissoudre.

J’émerge. J’entends une voix me demander si ça va bien. Mes paupières à peine ouvertes me laissent voir deux yeux globuleux penchés sur moi.

Ta mère va revenir d’une minute à l’autre. Elle est sortie pour un instant. Je suis l’abbé Kirouac, l’aumônier de l’hôpital.

Sitôt dit, maman est là. Elle me dit que tout est fini. Pas tout à fait, car j’ai bien mal au cœur. Pendant que j’essaie de contrôler mes nausées, j’entends une conversation entre ma mère et l’abbé Kirouac, lequel est aussi Principal de l’école normale de Roberval.

J’ai su que votre fille ira à Nicolet en septembre. Est-ce parce que vous n’êtes pas contente de l’éducation qu’ont reçue ses grandes sœurs à notre école normale?
Non pas, monsieur l’abbé. Nous avons envoyé nos huit filles dans quelques institutions différentes pour y aller puiser le meilleur de chacune.

Cette conversation me ramène au futur qui m’attend bientôt.

En après-midi, mon chirurgien fait sa tournée. Bonne nouvelle, il m’annonce que dans deux jours je pourrais quitter l’hôpital. Vivante !

Le petit ber

Je l’ai revu au Musée du Saguenay.

Remontée vertigineuse dans le temps.

Je suis couchée dedans. Mes yeux découvrent les quenouilles tournées de chaque côté du chevet. Une main maternelle actionne le mouvement berceur.

Quel âge ai-je? Deux ans? Peut-être?

Comment dater les premières images de la toute petite enfance?

Maintenant, ce meuble patrimonial repose au musée dans une chambre dédiée aux Tremblay de ma famille. On y voit le set de chambre fait main de mes grands-parents accueillant le petit ber au pied de son lit.

Mon père y a dormi ainsi que ses frères et sa sœur.

Dans la suite des choses, ses neuf enfants et onze petits-enfants aussi.

Je le vois avec émotion ce petit ber, témoin du temps, des êtres qui naissent, qui vivent, qui passent.

La chapelle

Dans la grande maison de mon enfance il y avait une chapelle. Ce privilège nous avait été accordé par Rome afin de permettre aux quatre fils prêtres de la famille de célébrer leur messe quotidienne sans devoir aller à l’église paroissiale située à sept kilomètres. Ce petit sanctuaire fut témoin d’événements importants de l’histoire familiale.

C’est notre oncle Victor qui en fut l’architecte autour des années vingt. Jeune prêtre enseignant au séminaire de Chicoutimi, une maladie l’obligea à un arrêt temporaire avec prescription de travailler manuellement. Le temps était propice à la réalisation de son rêve de voir une chapelle dans la maison familiale.

Assisté de mon père, il en traça les plans et érigea une construction remarquable d’unité et de perfection dans les détails. Il fallait admirer l’assemblage des angles où les lignes du bois d’orme se prolongeaient d’un pan à l’autre. La base des murs faite de ce matériaux montait jusqu’à mi-hauteur pour laisser place au plâtre blanc jusqu’au sommet de la voûte cintrée. Une délicate frise crénelée démarquait le mur de la voûte. L’autel, les prie-Dieu, le chemin de croix de même que le vestiaire étaient également en bois d’orme, l’arbre mythique de la famille.

Le vestiaire de la chapelle était un imposant meuble où le célébrant pouvait choisir dans les nombreux tiroirs où ils étaient rangés les habits sacerdotaux selon la liturgie du jour. Le vestiaire était surmonté d’une armoire dans laquelle étaient enfermés les vases sacrés et le vin de messe. Oserais-je avouer qu’un jour en faisant le ménage de la chapelle, Dieu nous pardonne, ma sœur Marie et moi en avons bu une petite rasade. Voir devant nous le rituel des oncles se préparant à la célébration de la messe en revêtant les habits liturgiques m’incitait au recueillement.

Nos oncles prêtres, Charles, Alphonse et Laurent, venaient à tour de rôle se promener chez nous. Exceptionnellement, lors de grands événements, ils y étaient tous. Victor, lui, venait fréquemment. Maman l’appelait parfois le curé de la famille. Il arrivait ordinairement par le train de Chicoutimi le samedi soir pour nous donner la messe du dimanche. Nous allions le chercher à la gare. C’était toujours agréable de l’accueillir tellement il nous racontait des choses intéressantes sur son travail à la Société historique du Saguenay dont il était le fondateur.


Mon grand-père se retirait souvent dans la chapelle pour réciter ses chapelets. Lorsqu’il était mécontent (ce qui arrivait souvent vers la fin de sa vie) ses ave laissaient place à des imprécations et des supplications du genre : « Maudit Taschereau!... Race de monde! Mon doux Jésus… Mon Dieu, venez me chercher… » Nous l’écoutions à la porte et nous disions : « Pauvre grand-père, il est triste aujourd’hui. »

Les moments les plus exceptionnels qui se sont déroulés dans la chapelle sont sans contredit les célébrations du mariage des huit filles de la famille. Mon frère a dû, comme le voulait la coutume d’alors, se marier dans la paroisse de son épouse.

L’exiguïté du lieu obligeait les mariés à une fête intime, mais le décorum n’en était pas exclu pour autant. Piano ou accordéon se substituaient aux orgues pour la marche nuptiale traditionnelle. À notre mariage, béni par oncle Victor, c’est Michel Savard, oncle de Claude, qui rehaussa la cérémonie avec sa chorale acadienne.

Le temps passe. Les oncles prêtres sont morts. La maison fut vendue. Qu’est devenue la chapelle familiale? Je sais que l’autel et les habits sacerdotaux ont trouvé une nouvelle vocation dans une autre chapelle à Chicoutimi. Quant aux vases sacrés et au chemin de croix, ils furent donnés au Musée des religions de Nicolet.

Je suis passée devant la maison il y a quelques années. Je n’ai pas retrouvé celle que j’avais quittée il y a plus de cinquante ans. La maison était dans un état lamentable. J’ai su alors qu’elle avait été vendue et revendue à plusieurs reprises. Les acquéreurs l’ont négligée. J’en suis revenue le cœur serré.

J’ai appris récemment que la maison avait été acquise par des retraités soucieux de la conservation du patrimoine. Ils travaillent à sa restauration y compris celle de la chapelle. Grâce à eux la maison fut reconnue par la municipalité maison patrimoniale.

Le bréviaire

Par beaux matins, une dame marche sur les Plaines un livre ouvert dans les mains. Sans perdre la cadence, elle lit sans interruption.

Cela me ramène à mon enfance quand mes oncles prêtres déambulaient sur la longue galerie de la maison en lisant leur bréviaire. Maman nous disait alors de jouer en arrière pour ne pas les déranger.

Un jour, à l’heure de la vaisselle, ma sœur Marie, plongée dans la lecture des Trois mousquetaires en faisant les cent pas sur la galerie, fait semblant d’ignorer sa tâche. Je lui demande de venir m’aider.

Sans arrêter sa marche, elle réplique :

Déranges-moi pas, je lis mon bréviaire !

À bicyclette

« Quand on partait de bon matin
Quand on partait sur les chemins
À bicyclette…
»

Cette chanson d’Yves Montand me ramène au romantisme de mes treize ans.


J’étais secrètement amoureuse d’un jeune instituteur du collège du village. Personne ne connaissait mes sentiments. Lui non plus évidemment. Pudeur d’adolescente.

Célibataire, lorsque les vacances d’été arrivaient, ce beau jeune homme retournait vivre dans sa famille qui habitait à Saint-Gédéon, la paroisse voisine.

L’envie de le voir me poussait à trouver des prétextes. C’est ainsi que je proposais souvent à ma sœur Marie de m’accompagner à bicyclette afin de prendre une liqueur ou une crème glacée à Saint-Gédéon. Mon imagination me laissait espérer une rencontre. Sept kilomètres de route poussiéreuse en gravier ne freinaient pas mes élans. L’idée de l’entrevoir me donnait des ailes.

Ma sœur ne comprenait pas pourquoi il nous fallait toujours rouler de ce côté, alors que le village de Métabetchouan, beaucoup moins loin, comptait plus de restaurants.

Je soupçonne que sa complaisance à m’accompagner venait de son intuition féminine, car elle avait dû observer où mon regard se portait…

« Quand on partait sur les chemins
À bicyclette…
»

La blessure

Voici une anecdote touchante que mon père m’a racontée.

Sa petite sœur Anne-Marie avait trois ans. Elle s’amusait innocemment avec un marteau laissé par terre dans la chambre de ses parents. Un coup heurta une saillie en bois sculpté de la commode et la fit voler en éclats.

Grand-père, d’un tempérament colérique, avait levé la main pour frapper la petite.

Grand-mère s’était interposée:

Ne porte jamais la main sur un enfant !

Anne-Marie entra jeune en religion chez les religieuses hospitalières de Chicoutimi. Elle mourut à l’âge de vingt-quatre ans.

Longtemps après, papa surprit son vieux père flattant de sa main ridée la blessure du meuble.

Les yeux dans l’eau, il lui rappela:

C’est elle qui a fait ça !

Heureuse blessure cicatrisée par le cœur.

À la prochaine !

Selon la coutume de l’époque, le corps de mon grand-père est exposé dans le salon de la maison familiale.

Notre voisin arrive le premier pour offrir ses condoléances.

Mal à l’aise, sans regarder personne, il file s’agenouiller sur le prie-Dieu, fait deux simagrées de signes de croix, se lève et toujours sans regarder les gens quitte en disant :

Bonjour là, merci, pis… à la prochaine.

Hilarité malgré les circonstances.

Vulgaire ?

Le lendemain de Noël, j’amène les enfants voir la crèche à l’église de notre paroisse.

Ils n’ont pas assez d’yeux pour contempler les personnages.

François me dit tout bas:

Elle est belle la crèche, maman?

Je ne veux pas contrarier son émerveillement, mais mon sens des valeurs créatrices me pousse à dire :

Oui, même si c’est une copie en vulgaire plâtre.

Au retour vers la maison, la conversation entre Jean (cinq ans) et François (quatre ans) attire mon attention:

Pourquoi, demande Jean à François, maman a dit que la crèche était vulgaire?

Heu… ce doit-être à cause du chameau, affirme « Monsieur réponse à tout ».

Solange

Elle s’appelait Solange. Solange Alain. Claude, étudiant à Québec, m’en avait parlé dans une de ses lettres. Cette étudiante en chant à l’école de musique de l’Université Laval l’accompagnait parfois à des concerts.

Tu devrais l’aimer, elle te ressemble.

La confrontation se fait par un beau samedi de mai 1952, alors que Solange vient avec lui à Jonquière.

Je m’amène à la résidence des Gagnon. Dès l’entrée j’entends de la musique. Claude m’accueille rapidement à voix basse et m’invite à venir m’asseoir au salon.

Debout une jolie blonde à la voix de soprano chante avec une assurance manifeste : « L’amour est enfant de bohème qui n’a jamais, jamais connu de loi… ». Madame Gagnon l’accompagne au piano tandis que les autres membres de la famille écoutent émerveillés.

Je me sens provinciale dans ma petite jupe plissée écossaise et mon twin-set vert foncé alors que Solange, elle, porte un élégant tailleur pied-de-poule de style Chanel. Je ne vois pas la ressemblance dont parlait Claude. Sauf la couleur des cheveux, je ne vois pas en quoi je peux me comparer à cette demoiselle délurée de la capitale déjà vouée au monde de la scène.

Par instinct de survie, oubliant mes certitudes fragilisées, je me lève et je vais saluer la vedette en lui disant que Claude dans une de ses lettres quotidiennes m’a parlé de son talent de chanteuse. Lui affirmer la quotidienneté de notre correspondance voulait à ma façon lui déclarer mon rang de favorite.

Pendant le repas qui suivit ce concert intime, j’ai eu l’occasion d’échanger avec Solange, d’évaluer sa culture et surtout sa grande délicatesse. Je me suis sentie rassurée. Notre amour n’était pas en danger. Ouf!

Le temps à passé. Qu’est devenu Solange depuis? Nous avons appris récemment par un de ses cousins vivant dans notre immeuble que Solange avait fait carrière aux États-Unis. Lui aussi en a perdu la trace.

Do Si

Ma nièce Dominique est née un vingt-huit novembre. Ce fut ma première filleule. Comme le voulait la coutume le baptême avait lieu le lendemain ou le surlendemain.

Dans ma hâte de voir la chère petite, j’étais partie tôt de Montréal où je travaillais afin d’arriver tôt à Chicoutimi où avait lieu le baptême. À Québec, pour traverser le Parc des Laurentides, je cédai le volant à mon fiancé Claude, le parrain. En laissant la ville de Québec la route était belle, mais, après quelques milles dans les montages, la neige commença à tomber. Elle s’intensifia sur les hauteurs au point où on ne voyait ni ciel, ni terre. Nous avancions lentement à la grâce de Dieu. Inquiets d’arriver en retard, nous continuions soutenus par la foi, l’espérance et la charité (surtout celle de ceux qui nous attendaient à l’église).

Enfin arrivés sains et saufs à Chicoutimi, nous filons tout droit à la cathédrale. Antoine, le papa, entouré de la parenté, est visiblement content de nous voir arriver dans cette tempête. Il s’empresse de nous montrer le bébé dans les bras de la porteuse. Le vicaire (dont je tais volontairement le nom) nous reçoit en maugréant un flot de reproches pour notre retard d’une heure.

Nous arrivons vivants, monsieur l’abbé. Dieu soit loué !

Oncle Victor, assis en retrait, lit son bréviaire. Il nous rejoint ravi et nous conduit près des fonds baptismaux. C’est lui qui baptise la petite. Le vicaire, lui, n’est là que pour la tenue des registres. Qu’avait-il à nous faire résonner le bourdon de ses humeurs ?

En revanche, à l’issue de la cérémonie, les cloches joyeuses sonnèrent à toute volée pour annoncer le baptême de Dominique, la fille de ma sœur Marie et de mon beau-frère Antoine. Avec le recul, j’aime imaginer que ce devait être les cloches Do et Si qui sonnèrent le plus fort, car je me rappelle maintenant que lorsque Dominique commençait à parler et que je lui demandais : « Comment t’appelles-tu ? », elle répondait spontanément : « Do Si ».

Deux notes qui restent très chères à mon cœur toujours plein de tendresse envers ma filleule Dominique.

Bardot

Et Dieu créa la femme de Roger Vadim vient de sortir en cette année 1956. Succès mondial. Le film nous dévoile une femme-enfant, féline et sauvage, d’un naturel nouveau au cinéma. Brigitte Bardot séduit et devient le rêve impossible des hommes mariés.

Dans ma naïve certitude de jeune épouse, je suis loin de penser que mon jeune époux a lui aussi a attrapé la Bardotmania.

C’est en rangeant un document dans son bureau que j’en ai eu la révélation. Un album illustré de Brigitte Bardot est là! Je tombe des nues.

Cadeau du ciel, ma sœur Claire vient jouer une partie de scrabble à la maison. Je lui confie mon choc et mes doutes.

Je ne suis pas Bardot, moi…

Du tic au tac elle me donne la réplique avec l’icône masculine dont toutes les femmes raffolent.

Ton mari n’est pas Jean Marrais, non plus.

Cet argument a le don de dédramatiser la chose. Moi-même, je n’étais pas insensible à la beauté de Jean Marais qui ressemblait à un dieu.

Le soir venu, c’est avec mon époux que je feuillette sereinement l’album de photos de Brigitte Bardot.

Gertrude

Nous attendions notre deuxième enfant. En quête d’une aide familiale, c’est à notre curé que nous nous adressons. Il connaît sûrement parmi ses paroissiennes la perle recherchée.

Peut-être Bernadette, la fille de Roméo Bergeron. Il faudrait voir…

Les Bergeron sont propriétaires de la première ferme du rang Saint-Jean-Baptiste. C’est tout près. Nous nous y rendons aussitôt. Bernadette et sa mère nous accueillent dans une cuisine luisante de propreté. La confiance s’établit. Bernadette qui n’a jamais travaillé à l’extérieur de la maison familiale accepte de nous dépanner.

Notre Yves âgé de deux ans l’a vite adoptée comme une seconde mère. Je me sentais rassurée de le lui confier pendant mon séjour à l’hôpital. Je pouvais m’absenter pour accoucher sans inquiétude.

Parmi les jeunes sœurs de Bernadette il y avait Gertrude, une adolescente de douze ans. Elle aimait les enfants. Elle passait souvent après l’école voir bébé Marie et amuser son frère Yves.

Elle finit par si bien connaître les habitudes de la maison qu’elle devint la gardienne attitrée de nos enfants. Et cela se continua longtemps après la naissance de Jean et de François jusqu’à son entrée à l’École normale. Nous nous sommes attachés à elle et elle nous le rendait bien. Elle était présente aux fêtes des enfants. Elle faisait en quelque sorte partie de la famille.

Il nous est arrivé quelques fois de l’amener avec nous en voyage, au grand bonheur de tous. J’appréciais particulièrement son aide auprès des enfants. Ses talents de pédagogue se manifestaient déjà.

Je me souviens de ce voyage d’une semaine à l’île aux Coudres à l’Auberge de la roche pleureuse. Lors d’une soirée costumée, Gertrude m’avait aidé à déguiser les enfants. Nous avions imaginé les quatre enfants en tenue pastorale autour de la bergère Gertrude. Les demoiselles Dufour, propriétaires de l’auberge, nous avaient donné accès à leur grenier garni de hardes folkloriques. Nous y avions trouvé ce qu’il fallait. Le soir de la fête, comme tous les autres participants, nos pastoureaux et pastourelles défilèrent devant un jury. Le premier prix fut accordé aux enfants Gagnon et à leur bergère.

Plus tard Gertrude devint institutrice à l’école primaire de notre paroisse. Nos enfants encore une fois eurent la chance de bénéficier de ses talents.

Un jour elle nous annonça son mariage prochain et son départ pour la Côte-Nord. Elle y continua sa carrière d’enseignante. La géographie hélas mit une distance dans nos relations.

Gertrude demeure importante dans le livre de notre famille. Elle y a enluminé quelques belles pages et nous en gardons tous un affectueux souvenir.

Grande amitié

En 1968, Laurent Bouchard nous demande d’accueillir au nom de l’Institut des arts au Saguenay dont il est président deux français venus observer les centres culturels du Québec. Ils sont liés aux maisons de la culture en France et ont reçu le mandat de voir le mode de fonctionnement de ces créations récentes que sont les centres culturels du Québec et qui font jaser outre Atlantique.

C’est un vendredi. Claude étant retenu par son travail, c’est donc moi qui accepte de rendre service à notre ami Laurent, loin de m’imaginer qu’il nous offrait le cadeau d’une future grande amitié.

Je m’en vais donc cueillir au Centre culturel Messieurs Verpraet et Perrenot. Comme ils en ont déjà fait la visite guidée la veille, je leur propose d’explorer deux lieux importants de ma région : le barrage hydroélectrique de Shipshaw et l’usine Alcan d’Arvida. Ces visites plaisent aux deux touristes. Le gigantisme de ces ouvrages les impressionne, particulièrement Michel Perrenot qui est ingénieur. Dans ces déplacements je ne suis pas sans remarquer la galanterie de ce dernier dont le charme à la française ne me laisse pas indifférente.

En fin de journée, je les invite tout simplement à venir partager le souper familial à la maison. Avant, un dernier arrêt à Saint-Raphaël, notre église paroissiale à l’architecture innovatrice. Par chance le curé Roland Larouche est là. Je ne peux trouver meilleur guide. En le quittant, il nous promet de venir poursuivre chez nous en soirée. Soirée bavarde et animée dans notre petit salon de l’époque.

Monsieur Verpraet, catholique pratiquant, prend intérêt aux propos de notre curé qui est avant-gardiste dans le renouveau liturgique. Michel de son côté m’avoue que ce n’est pas sa tasse de thé.

Surprise de les voir tous deux à la messe du dimanche à Saint-Raphaël, je demande à Michel :

Votre ami Verpraet a fait une conversion ?

Non, c’est le miracle d’une hôtesse séduisante.

Charmant!


Les semaines passent. Je reçois par la poste un colis de France. Il contient une ravissante écharpe de soie or et noir. C’est l’œuvre de Françoise, épouse de Michel.

« Je la porte à mon cou en souvenir de toi » comme dit la chanson de Maurice Fanon.

Au fil des ans, nous avons perdu la trace de monsieur Verpraet. Mais, avec Michel, les liens solides se sont tissés, lettres et rencontres aidant.

Lors d’un voyage en France avec nos enfants, Michel accourt de sa Bretagne nous rejoindre à Paris avec Françoise. Sa cousine Claude, parisienne, se joint à nous pour une soirée fort joyeuse sur la place du Tertre.

Le couple Perrenot déjà vacillant divorce. Michel trouve en sa cousine Claude une compagne amoureuse et attachante. Les relations Perrenot-Gagnon s’intensifient. Innombrables furent les traversées de l’Atlantique de part et d’autre, tout comme les voyages partagés en France, au Québec, voire même en Nouvelle-Angleterre et à New York.

Lors de notre cinquantième anniversaire de mariage en 2004 les Perrenot, de connivence avec les organisateurs de la fête, nous réservaient une surprise spectaculaire. Notre fils aîné Yves venait de terminer la lecture de leur message exprimant leurs regrets de ne pas être avec nous quand, coup de théâtre, Michel et Claude font leur apparition dans la salle, soulevant acclamations des invités et touchantes émotions de notre part.

L’avènement de l’Internet nous a apporté un moyen de communication supplémentaire. Nous pouvons à la minute près avoir de leurs nouvelles, goûter le verbe généreux de Claude et l’humour un tantinet érotique de Michel.

Lorsque nous nous retrouvons ensemble la conversation continue comme si nous nous étions quittés la veille. C’est ça une grande amitié.

Fractures en série

L’hiver 1968-69 fut éprouvant pour nos quatre enfants. Chacun, à tour de rôle, s’est fracturé une jambe. Incroyable, mais pourtant vrai.

Yves, bêtement, lors d’une glissade en toboggan dans la coulée tout près de la maison. Voulant freiner, le pied passe sous le toboggan : fractures près de la cheville au tibia et au fibula (appelé communément péroné). Plâtre obligé.

Marie, elle, à son cours de gymnastique à l’école fait une chute sur un plancher inapproprié : fracture du fémur. Elle se voit accoutrée d’un plâtre à pleine longueur de jambe. Ses amis en y dessinant fleurs, soleils et messages joyeux en feront une œuvre graphique amusante.

Jamais deux sans trois. Jean, chaussé de bottes et de skis neufs, fait une descente vertigineuse au Mont Jacob. Au bas de la piste une bosse le projette en l’air. Retombée fatale : fracture du fibula. Heureusement il n’a pas besoin de plâtre. Le médecin affirme que la nature fera le travail.

Je croyais la saga infernale terminée.

Une semaine plus tard, je viens de terminer mon dernier cours à la polyvalente, je reçois un coup de fil d’une infirmière de l’hôpital de Jonquière qui m’informe que mon fils François est à l’urgence pour une fracture du tibia. Je crois à un canular.

Non, non, c’est bien vrai. Les patrouilleurs de ski l’ont amené en ambulance au début de l’après-midi. Votre fils préfère que je l’apprenne à vous plutôt qu’à son père qu’il dit trop nerveux.

Belle délicatesse du petit dernier envers son père, mais la femme forte de l’Évangile commence à se sentir fragile dans ses résiliences.

Je file à l’hôpital.

Vous pouvez ramener votre fils à la maison pour la nuit. Le médecin orthopédiste lui posera son plâtre demain.

François avance clopin-clopant sur ses béquilles, grimaçant de douleur malgré l’attelle qui retient sa jambe cassée.


Facile d’imaginer la réaction de Claude en rentrant à la maison. Quatre sur quatre en une saison. Là c’en est trop!

Nous nous sommes questionnés sérieusement sans trouver la réponse adéquate si, comme parents, nous avions le droit de donner à nos enfants pour leur épanouissement des instruments sportifs aussi dangereux.

Fièvre

Cent trois de fièvre. Claude est cloué au lit dans notre confortable chambre de l’hôtel Regis à Mexico. Il a attrapé la tourista. Pas question pour lui de manger ce soir-là.

Je descends seule à la salle à dîner avec nos compagnons de voyage Germaine et Roland. La décoration de la place est cossue. La clientèle est distinguée. Un trio de mariachis ajoute une atmosphère festive au repas.

Je remarque qu’à la table voisine deux beaux messieurs lorgnent souvent de notre côté. Au dessert, sans invitation de notre part, les mariachis viennent nous jouer la sérénade. Le serveur apporte trois flutes de champagne sous l’œil entendu de nos voisins. Galante entrée en matière qui les amène à se joindre à nous.

Ils sont architecte et ingénieur, disent-ils. J’ajouterais aussi charmeurs d’expérience… Mon anglais étant limité et mon espagnol encore plus, je laisse les conversations à Germaine et Roland. Mon seul langage est visuel.

L’un d’eux me le rend bien et ose même me demander en montrant le papillon de mon pendentif : « Are you butterfly ? » Me sentant protégée par mon beau-frère, je réponds avec coquetterie : « Sometimes… »

Vient vite alors une invitation à continuer la soirée dans une boite où se produisent les meilleurs mariachis de Mexico.

Germaine semble apprécier la chose. Roland, pas du tout :

Il n’en est pas question. Pense à ton mari malade là-haut, Yvonne.

Nous retournons sagement au chevet de Claude sans autre discussion.

Remercie-moi mon cher beau-frère. Je te ramène ta femme avant qu’elle accepte l’invitation galante d’un séducteur mexicain.

Et d’expliquer la situation et tout…

Claude saisit l’occasion pour provoquer son beau-frère un tantinet conservateur:

Dommage, Yvonne, c’était une occasion unique !

Câlibi ! (juron de Roland) Tu as sûrement encore de la fièvre pour divaguer comme ça !


Note : Roland G. était l’aîné de mes beaux-frères. Il avait épousé ma sœur Marguerite. Après le décès prématuré de celle-ci, il épousa Germaine V. que nous avons adoptée comme une sœur. Malgré la différence d’âge d’une quinzaine d’année, nous nous entendions très bien avec eux. Pour preuve, nous avons partagé ensemble trente-deux voyages au Québec, au Canada, en Amérique, en Europe et en Asie.

Marie, ma fille

Elle a dix-neuf ans. Je savais bien qu’elle partirait un jour pour voler de ses propres ailes, mais je me refusais d’y penser avant l’heure.

Ce matin de septembre 1976, l’heure a sonné. Marie part de la maison pour étudier le droit à l’université de Montréal. Sa valise est bouclée. L’émotion m’étreint. Claude camoufle la sienne en s’affairant à ranger les bagages dans la voiture. Marie et moi nous embrassons très fort et hop! La voiture démarre.

Je la suis des yeux jusqu’à perte de vue. Je rentre seule dans la maison et laisse aller les flots diluviens retenus. Ils sortent en trombe. Je pleure si fort que je n’entends pas marcher sur la galerie. La porte s’ouvre et Marie explose:

Je le savais !

Nous voilà de nouveau enlacées dans un geste ultime de solidarité. Un duo de larmes.

Nous resterons liées, maman. Nous communiquerons souvent.

Oui, oui, je sais… Va ma belle.

Je sais, je sais. Mais mon alliée de tous les jours sera à trois cents milles de distance. Les quatre hommes de la maison tous charmants qu’ils soient sont de genre différent. Me voici devenue l’unique femme de la maison. Partie ma complice féminine, ma conseillère au goût sûr!

Partie?

J’oubliais que Marie a un cœur généreux qui ignore la distance.

Suivant sa promesse elle communique souvent et sait être là dans les moments difficiles comme dans les événements heureux. Elle continue d’être ma complice et demeure pour moi une source stimulante de bonheur.

Le France

1967, année de l’exposition universelle de Montréal. En mai, le nouveau paquebot France accoste à Québec. Il amène à son bord des personnalités européennes qui se rendent à l’Expo. Il retourne en France quelques jours plus tard. Nous décidons d’accepter l’invitation des Anciens de Laval en nous offrant le luxe de traverser l’Atlantique à bord de ce prestigieux bateau.

Nous amenons à Québec nos quatre enfants afin qu’ils puissent visiter le navire et assister à son départ. Mon frère Charles-Eugène se chargera de les ramener au Saguenay dans leurs familles d’accueil. Au cours de l’après-midi nos quatre marmots découvrent avec nous la magnificence des lieux et les nombreuses facilités offertes à bord, spécialement les salles de jeux pour les enfants qui ont la chance de voyager avec leurs parents. Comme nous aurions voulu les amener avec nous! Un jour peut-être…

En ce 15 de mai, il fait un temps splendide. Le navire lève l’ancre à 19h. Claude et moi sommes debout sur le pont supérieur et regardons en direction du quai et de la ville. Le soleil couchant embrase de ses ocres la ville de Québec. Le château Frontenac s’éloigne et disparaît lentement. Nous serons cinq jours sans pouvoir communiquer facilement avec nos enfants.

Encore aujourd’hui, je me rappelle de mon émotion lorsque je voyais tout en bas les quatre de ma nichée, sous l’aile protectrice de leur oncle, agitant les bras en regardant ce colosse des mers lever l’ancre au son de son orchestre.

Nous regagnons notre cabine et revêtons la tenue de ville pour notre premier repas dans la vaste salle à manger. C’est le maître d’hôtel qui a choisi nos compagnons de table. Nous les découvrons ce soir-là. Nous sommes ravis, car il s’agit de deux couples charmants et cultivés.

Le premier, dans la quarantaine, est parisien. Le mari, ingénieur, revient d’un séjour de quelques années en Martinique. Sa femme qui était restée à Paris pour s’occuper des études de leurs filles lui avait donné rendez-vous à l’Expo avant de retourner à la vie commune. C’est en quelque sorte un second voyage de noce pour eux. L’autre couple, plus jeune, est montréalais. Ces deux-là sont aussi en voyage de noce. Mariés de la veille, ils se rendent à Paris pour fin d’études doctorales en lettres du mari à la Sorbonne.

C’est toujours avec plaisir que nous les retrouvons chaque soir à la table qui nous est réservée. Nos conservations s’éternisent et s’enrichissent des expériences de chacun. Nous constatons que nous sommes souvent les derniers à quitter la salle à manger. Quant au service, il est de classe. Les menus qu’on nous présente sont enluminés par des artistes contemporains. Nous goûtons au raffinement de la gastronomie française, sans oublier les vins qui accompagnent les plats. À ce propos, c’est lors de ce voyage que nous avons décidé de casser notre bouton Lacordaire. Il eut été malpoli en si bonne compagnie de bouder de si bons crus.

Cette traversée de l’Atlantique revêtait un cachet exceptionnel car il y avait à bord plusieurs artistes qui revenaient de l’Exposition universelle de Montréal. Chaque jour en matinée et en soirée on nous offrait un des spectacles qui avaient été présentés au pavillon de la France. C’est ainsi que nous avons eu la chance de voir jouer des acteurs de la Comédie française, d’assister à des défilés de Haute couture (Christian Dior, Pierre Balmain, Jacques Fath et Yves Saint-Laurent), d’entendre la grande chanteuse Mireille au piano (Couché dans le foin, Papa n’a pas voulu…)

Cette traversée de l’Atlantique à bord du France demeure sans conteste un de nos plus beaux souvenirs de voyage.

La première bouteille

Claude et moi étions membres des Lacordaire bien avant notre mariage en 1954. Claude y militait depuis qu’il avait 16 ans et nous deux en avions fondé un cercle dans notre paroisse. C’était un mouvement à connotation religieuse où le membre s’engageait à l’abstinence totale de tout alcool : il ne pouvait ni en boire ni en offrir. Il s’adressait aux alcooliques et aussi à tous ceux qui voulaient être solidaires avec eux. Nous étions de ces derniers.

Claude n’avait jamais trempé ses lèvres dans un verre d’alcool et quant à moi, mon seul excès s’était limité au verre de vin familial du jour de l’an. Nous avions adhéré à ce mouvement parce que nous avions foi en sa mission. Nous en sommes restés membres plus de vingt ans.

C’est à l’occasion d’une croisière à bord du France que, d’un commun accord, nous avons pris la décision de casser notre bouton (expression qui signifiait le fait de retirer l’épinglette identitaire Lacordaire que l’on portait à la boutonnière). Il faut dire que le mouvement était alors en déclin.

Lors d’un voyage antérieur en France en 1965 nous avions été quelque peu embarrassés en refusant les politesses de nos hôtes. Je me rappelle aussi de l’étonnement de nos amis d’origine belge, Monique et André, lorsqu’ils sont venus chez nous pour la première fois. Respectueux de nos engagements ils n’étaient quand même pas tout à fait sûrs de la valeur du sacrifice que nous nous imposions et que nous imposions à nos invités.

Ce fut donc dans la salle à manger du FRANCE en ce 15 mai 1967 que nous avons pour la première fois gouté au nectar de Bacchus. Pour concrétiser ce geste nous avons rapporté dans nos valises une première bouteille, un vin blanc de la Loire acheté chez un viticulteur de Saumur, dans l’intention de le partager avec nos amis.

Cette première bouteille fit grand effet après notre retour lors d’un repas partagé avec André et Monique. C’est sans mot dire que Claude l’ouvrit devant eux, versa le vin dans des coupes nouvellement acquises et leva son verre à la santé de nos amis... médusés…

Longtemps nous avons gardé sous verre l’étiquette de cette mémorable première bouteille.

Une réception au goût amer

Lors de notre traversée de l’Atlantique à bord du France, nous nous étions liés d’amitié avec un couple de parisiens qui partageait notre table. Ce couple revenait de l’Expo 67 où ils s’étaient donné rendez-vous. Séparés depuis quelques années par le travail d’ingénieur de monsieur en Martinique, ils retournaient reprendre la vie commune à Paris.

Nous descendions à Southampton afin de visiter Londres avant de nous rendre à Paris. Eux continuaient jusqu’au Havre. Ils nous avaient donné leurs coordonnés et nous avaient fortement invités à aller les visiter durant notre séjour à Paris. Ce sera simple, nous avaient-ils promis.

Le soir convenu, nous nous rendons donc chez ces nouveaux amis qui habitaient un appartement cossu dans le quartier du Luxembourg.

Très simple en effet : accueil au champagne, table montée sur dentelles d’Alençon, entrée au foie gras suivie de mets et entremets, arrosés bien sûr de vins sélects et abondants.

À table depuis vingt heures, nous y sommes encore lorsque vers minuit un léger bruit de porte attire l’attention.

Est-ce toi, Lucile ? demande notre hôte.

Une jolie adolescente se pointe timidement. Son père se lève et lui acène devant nous une gifle en plein visage.

Va au lit et nous en reparlerons demain.

La maman embarrassée voit mon indignation. Elle m’explique que son mari n’a pas vu grandir ses filles, qu’il les croit encore petites, qu’il est d’une sévérité excessive.

C’est sur cet état de choc que nous nous levons pour prendre congé.

Notre hôte nous offre de nous ramener à notre hôtel. Heureusement, car nous aurions eu peine à retrouver notre chemin, tant nous avions célébré Bacchus.

Le lendemain, au réveil, nous constatons avec surprise que nous nous étions couchés sur le lit tout habillés. Il valait mieux en rire. Rire qui tourna vite en tristesse à l’évocation de la fin dramatique de cette soirée qui avait si bien commencé.

Épilogue

Quelques temps après notre retour, une lettre de madame nous apprenait que leur couple n’avait pu se ressouder et que son mari était retourné vivre en Martinique.

Générosité

Les artistes ont la réputation d’être généreux. Il arrive même qu’on abuse d’eux, mais cela est une autre histoire.

Cette réputation n’est pas exagérée. On les voit souvent accepter de mettre gratuitement leurs talents au service d’une cause humanitaire, de prêter leur voix à la promotion d’une bonne œuvre, d’offrir un tableau au profit d’une association de bienfaisance. Il arrive aussi que leur engagement vienne de leur crédo en une option politique.

Marcelle Ferron

Lors de la campagne référendaire de 1980, je reçois un coup de fil de la grande artiste Marcelle Ferron, porte-parole nationale des artistes du Québec pour le camp du oui. Étonnée, je lui demande ce qui me vaut cet honneur.

Accepteriez-vous d’être la représentante des artistes du Saguenay à cette campagne référendaire?

J’ai dit oui sans hésiter puisque je partageais son espoir de voir notre Québec devenir un pays. Elle me parla longuement. De mon côté, j’écoutais avidement les propos de cette femme de grande renommée qui prenait le temps de me parler familièrement de choses et d’autres comme si j’étais une vieille copine. Avant de raccrocher, elle me dit:

Quand vous viendrez à Montréal, appelez-moi, nous irons prendre un pot…

Elle n’est plus maintenant. Elle est morte avant que je donne suite à son invitation. Je regrette de n’avoir pu la rencontrer en personne.

Jean-Paul Riopelle

Un autre grand, Jean-Paul Riopelle, me vient en mémoire. C’était à Chicoutimi dans les années 70. Il y était venu pour prononcer une conférence avec son amie Madeleine Arbour. Lors du coquetel qui suivit, Riopelle se trouve en face de moi dans le hall. J’ose le saluer et lui dire que nous venions d’acquérir une de ses superbes lithographies intitulée Abstraction lyrique.

Elle est splendide et je l’aime beaucoup…

Il me sourit, me regarde intensément et me gratifie de ce compliment :

Si c’est vous qui l’avez choisie, Madame, je suis sûr que c’est la plus belle !

À compliment, compliment et demi.

Gérard Bélanger

Un artiste à qui je suis redevable est le sculpteur Gérard Bélanger. Il était venu à la maison avec un ami et avait vu dans mon atelier une tête de jeune fille avec une longue tresse. Il me dit son admiration.

Bien réussie. C’est un tour de force de l’avoir réalisée en argile. Cela aurait été plus facile avec de la cire.

C’est que je n’ai jamais essayé de sculpter avec ce médium.

Spontanément il m’offrit de venir passer une journée avec lui dans son atelier à Inverness où il me montrerait comment faire. Je ne pouvais laisser passer si généreuse invitation.

Le jour convenu, quand je me suis présentée à son atelier, Gérard a laissé de côté l’œuvre sur laquelle il travaillait pour s’occuper uniquement de moi. À la fin de la journée, je retournais chez moi enrichie d’une nouvelle manière de faire et d’une grosse brique de cire à sculpter dont il me fit cadeau. Cette générosité de Gérard à mon égard ajouta un motif de plus à mon admiration envers lui déjà présente depuis longtemps.

* * *

C’est en pensant à tous ces actes de générosité de la part de ces grands que je bondis lorsqu’on ose affirmer devant moi que les artistes sont mesquins.

Mesquins? Pas vrai!

Invitation particulière

Lorsque j’étudiais l’anglais à Toronto en 1981, Barbara Mc Kay, chez qui je logeais, veillait sur moi comme sur sa propre fille.

Un jour je reçois une invitation à dîner de la part du Juge en chef de la cour provinciale de l’Ontario, le juge East(?). Celui-ci avait appris par Claude ma présence à Toronto et se faisait un devoir (je n’ose dire un plaisir) de m’inviter chez lui.

Le soir dit, je mets mes plus beaux atours et j’attends monsieur le Juge qui a promis de venir me chercher. Je ne l’ai jamais rencontré. Je ne connais rien du personnage. À l’heure convenue, une rutilante voiture décapotable se gare en face de la maison. Un élégant gentleman en descend et frappe à la porte. C’est le Juge en chef.

Telle Cendrillon dans son carrosse, je me sens privilégiée de monter à bord d’une si luxueuse voiture menée par un prince aussi charmant. Oublié pour quelques heures le régime austère d’étudiante. Cheveux au vent je me laisse mener jusqu’à la résidence cossue de mes hôtes.

Madame m’accueille chaleureusement. Elle ne parle pas français, mais semble le comprendre tant son visage est expressif. Mes hôtes ont aussi invité à partager le repas un couple franco-ontarien dont le mari est aussi juge à la cour de la province. Si ma mémoire est bonne son nom était Pomerleau.

Le français devenu majoritaire chez les convives, les conversations se déroulent en cette langue. Les propos arrivent vite sur la place du français en Ontario. Le juge en chef qui est bilingue s’emploie à ce que sa cour donne ses services dans les deux langues, non sans difficulté dans cette province très majoritairement anglophone. Le juge Pomerleau et sa femme pour leur part sont originaires de Sudbury. Depuis leur jeune âge ils militent pour la reconnaissance et l’épanouissement de leur langue. Ils évoquent les gains et les échecs des dernières années. Je reconnais chez eux une passion nationaliste qui s’apparente à celle des Québécois.

Il est l’heure de rentrer. Monsieur et madame Pomerleau m’offrent de me raccompagner à ma pension.

À ma grande surprise, Dame Mc Kay est encore debout. Elle me dit avoir été inquiète en me voyant partir seule avec un si beau monsieur…

Je la rassure. N’étais-je pas en sécurité dans les bras de la Justice?