Nous attendions notre deuxième enfant. En quête d’une aide familiale, c’est à notre curé que nous nous adressons. Il connaît sûrement parmi ses paroissiennes la perle recherchée. Les Bergeron sont propriétaires de la première ferme du rang Saint-Jean-Baptiste. C’est tout près. Nous nous y rendons aussitôt. Bernadette et sa mère nous accueillent dans une cuisine luisante de propreté. La confiance s’établit. Bernadette qui n’a jamais travaillé à l’extérieur de la maison familiale accepte de nous dépanner. Notre Yves âgé de deux ans l’a vite adoptée comme une seconde mère. Je me sentais rassurée de le lui confier pendant mon séjour à l’hôpital. Je pouvais m’absenter pour accoucher sans inquiétude. Parmi les jeunes sœurs de Bernadette il y avait Gertrude, une adolescente de douze ans. Elle aimait les enfants. Elle passait souvent après l’école voir bébé Marie et amuser son frère Yves. Elle finit par si bien connaître les habitudes de la maison qu’elle devint la gardienne attitrée de nos enfants. Et cela se continua longtemps après la naissance de Jean et de François jusqu’à son entrée à l’École normale. Nous nous sommes attachés à elle et elle nous le rendait bien. Elle était présente aux fêtes des enfants. Elle faisait en quelque sorte partie de la famille. Il nous est arrivé quelques fois de l’amener avec nous en voyage, au grand bonheur de tous. J’appréciais particulièrement son aide auprès des enfants. Ses talents de pédagogue se manifestaient déjà. Je me souviens de ce voyage d’une semaine à l’île aux Coudres à l’Auberge de la roche pleureuse. Lors d’une soirée costumée, Gertrude m’avait aidé à déguiser les enfants. Nous avions imaginé les quatre enfants en tenue pastorale autour de la bergère Gertrude. Les demoiselles Dufour, propriétaires de l’auberge, nous avaient donné accès à leur grenier garni de hardes folkloriques. Nous y avions trouvé ce qu’il fallait. Le soir de la fête, comme tous les autres participants, nos pastoureaux et pastourelles défilèrent devant un jury. Le premier prix fut accordé aux enfants Gagnon et à leur bergère. Plus tard Gertrude devint institutrice à l’école primaire de notre paroisse. Nos enfants encore une fois eurent la chance de bénéficier de ses talents. Un jour elle nous annonça son mariage prochain et son départ pour la Côte-Nord. Elle y continua sa carrière d’enseignante. La géographie hélas mit une distance dans nos relations. Gertrude demeure importante dans le livre de notre famille. Elle y a enluminé quelques belles pages et nous en gardons tous un affectueux souvenir.
— Peut-être Bernadette, la fille de Roméo Bergeron. Il faudrait voir…
lundi 25 avril 2011
Gertrude
Grande amitié
En 1968, Laurent Bouchard nous demande d’accueillir au nom de l’Institut des arts au Saguenay dont il est président deux français venus observer les centres culturels du Québec. Ils sont liés aux maisons de la culture en France et ont reçu le mandat de voir le mode de fonctionnement de ces créations récentes que sont les centres culturels du Québec et qui font jaser outre Atlantique. C’est un vendredi. Claude étant retenu par son travail, c’est donc moi qui accepte de rendre service à notre ami Laurent, loin de m’imaginer qu’il nous offrait le cadeau d’une future grande amitié. Je m’en vais donc cueillir au Centre culturel Messieurs Verpraet et Perrenot. Comme ils en ont déjà fait la visite guidée la veille, je leur propose d’explorer deux lieux importants de ma région : le barrage hydroélectrique de Shipshaw et l’usine Alcan d’Arvida. Ces visites plaisent aux deux touristes. Le gigantisme de ces ouvrages les impressionne, particulièrement Michel Perrenot qui est ingénieur. Dans ces déplacements je ne suis pas sans remarquer la galanterie de ce dernier dont le charme à la française ne me laisse pas indifférente. En fin de journée, je les invite tout simplement à venir partager le souper familial à la maison. Avant, un dernier arrêt à Saint-Raphaël, notre église paroissiale à l’architecture innovatrice. Par chance le curé Roland Larouche est là. Je ne peux trouver meilleur guide. En le quittant, il nous promet de venir poursuivre chez nous en soirée. Soirée bavarde et animée dans notre petit salon de l’époque. Monsieur Verpraet, catholique pratiquant, prend intérêt aux propos de notre curé qui est avant-gardiste dans le renouveau liturgique. Michel de son côté m’avoue que ce n’est pas sa tasse de thé. Surprise de les voir tous deux à la messe du dimanche à Saint-Raphaël, je demande à Michel : Charmant! Les semaines passent. Je reçois par la poste un colis de France. Il contient une ravissante écharpe de soie or et noir. C’est l’œuvre de Françoise, épouse de Michel. « Je la porte à mon cou en souvenir de toi » comme dit la chanson de Maurice Fanon. Au fil des ans, nous avons perdu la trace de monsieur Verpraet. Mais, avec Michel, les liens solides se sont tissés, lettres et rencontres aidant. Lors d’un voyage en France avec nos enfants, Michel accourt de sa Bretagne nous rejoindre à Paris avec Françoise. Sa cousine Claude, parisienne, se joint à nous pour une soirée fort joyeuse sur la place du Tertre. Le couple Perrenot déjà vacillant divorce. Michel trouve en sa cousine Claude une compagne amoureuse et attachante. Les relations Perrenot-Gagnon s’intensifient. Innombrables furent les traversées de l’Atlantique de part et d’autre, tout comme les voyages partagés en France, au Québec, voire même en Nouvelle-Angleterre et à New York. Lors de notre cinquantième anniversaire de mariage en 2004 les Perrenot, de connivence avec les organisateurs de la fête, nous réservaient une surprise spectaculaire. Notre fils aîné Yves venait de terminer la lecture de leur message exprimant leurs regrets de ne pas être avec nous quand, coup de théâtre, Michel et Claude font leur apparition dans la salle, soulevant acclamations des invités et touchantes émotions de notre part. L’avènement de l’Internet nous a apporté un moyen de communication supplémentaire. Nous pouvons à la minute près avoir de leurs nouvelles, goûter le verbe généreux de Claude et l’humour un tantinet érotique de Michel. Lorsque nous nous retrouvons ensemble la conversation continue comme si nous nous étions quittés la veille. C’est ça une grande amitié.
— Votre ami Verpraet a fait une conversion ?
— Non, c’est le miracle d’une hôtesse séduisante.
Fractures en série
L’hiver 1968-69 fut éprouvant pour nos quatre enfants. Chacun, à tour de rôle, s’est fracturé une jambe. Incroyable, mais pourtant vrai. Yves, bêtement, lors d’une glissade en toboggan dans la coulée tout près de la maison. Voulant freiner, le pied passe sous le toboggan : fractures près de la cheville au tibia et au fibula (appelé communément péroné). Plâtre obligé. Marie, elle, à son cours de gymnastique à l’école fait une chute sur un plancher inapproprié : fracture du fémur. Elle se voit accoutrée d’un plâtre à pleine longueur de jambe. Ses amis en y dessinant fleurs, soleils et messages joyeux en feront une œuvre graphique amusante. Jamais deux sans trois. Jean, chaussé de bottes et de skis neufs, fait une descente vertigineuse au Mont Jacob. Au bas de la piste une bosse le projette en l’air. Retombée fatale : fracture du fibula. Heureusement il n’a pas besoin de plâtre. Le médecin affirme que la nature fera le travail. Je croyais la saga infernale terminée. Une semaine plus tard, je viens de terminer mon dernier cours à la polyvalente, je reçois un coup de fil d’une infirmière de l’hôpital de Jonquière qui m’informe que mon fils François est à l’urgence pour une fracture du tibia. Je crois à un canular. Belle délicatesse du petit dernier envers son père, mais la femme forte de l’Évangile commence à se sentir fragile dans ses résiliences. Je file à l’hôpital. François avance clopin-clopant sur ses béquilles, grimaçant de douleur malgré l’attelle qui retient sa jambe cassée. Facile d’imaginer la réaction de Claude en rentrant à la maison. Quatre sur quatre en une saison. Là c’en est trop! Nous nous sommes questionnés sérieusement sans trouver la réponse adéquate si, comme parents, nous avions le droit de donner à nos enfants pour leur épanouissement des instruments sportifs aussi dangereux.
— Non, non, c’est bien vrai. Les patrouilleurs de ski l’ont amené en ambulance au début de l’après-midi. Votre fils préfère que je l’apprenne à vous plutôt qu’à son père qu’il dit trop nerveux.
— Vous pouvez ramener votre fils à la maison pour la nuit. Le médecin orthopédiste lui posera son plâtre demain.
Fièvre
Cent trois de fièvre. Claude est cloué au lit dans notre confortable chambre de l’hôtel Regis à Mexico. Il a attrapé la tourista. Pas question pour lui de manger ce soir-là. Je descends seule à la salle à dîner avec nos compagnons de voyage Germaine et Roland. La décoration de la place est cossue. La clientèle est distinguée. Un trio de mariachis ajoute une atmosphère festive au repas. Je remarque qu’à la table voisine deux beaux messieurs lorgnent souvent de notre côté. Au dessert, sans invitation de notre part, les mariachis viennent nous jouer la sérénade. Le serveur apporte trois flutes de champagne sous l’œil entendu de nos voisins. Galante entrée en matière qui les amène à se joindre à nous. Ils sont architecte et ingénieur, disent-ils. J’ajouterais aussi charmeurs d’expérience… Mon anglais étant limité et mon espagnol encore plus, je laisse les conversations à Germaine et Roland. Mon seul langage est visuel. L’un d’eux me le rend bien et ose même me demander en montrant le papillon de mon pendentif : « Are you butterfly ? » Me sentant protégée par mon beau-frère, je réponds avec coquetterie : « Sometimes… » Vient vite alors une invitation à continuer la soirée dans une boite où se produisent les meilleurs mariachis de Mexico. Germaine semble apprécier la chose. Roland, pas du tout : Nous retournons sagement au chevet de Claude sans autre discussion. Et d’expliquer la situation et tout… Claude saisit l’occasion pour provoquer son beau-frère un tantinet conservateur:
— Il n’en est pas question. Pense à ton mari malade là-haut, Yvonne.
— Remercie-moi mon cher beau-frère. Je te ramène ta femme avant qu’elle accepte l’invitation galante d’un séducteur mexicain.
— Dommage, Yvonne, c’était une occasion unique !
— Câlibi ! (juron de Roland) Tu as sûrement encore de la fièvre pour divaguer comme ça !
Note : Roland G. était l’aîné de mes beaux-frères. Il avait épousé ma sœur Marguerite. Après le décès prématuré de celle-ci, il épousa Germaine V. que nous avons adoptée comme une sœur. Malgré la différence d’âge d’une quinzaine d’année, nous nous entendions très bien avec eux. Pour preuve, nous avons partagé ensemble trente-deux voyages au Québec, au Canada, en Amérique, en Europe et en Asie.
Marie, ma fille
Elle a dix-neuf ans. Je savais bien qu’elle partirait un jour pour voler de ses propres ailes, mais je me refusais d’y penser avant l’heure. Ce matin de septembre 1976, l’heure a sonné. Marie part de la maison pour étudier le droit à l’université de Montréal. Sa valise est bouclée. L’émotion m’étreint. Claude camoufle la sienne en s’affairant à ranger les bagages dans la voiture. Marie et moi nous embrassons très fort et hop! La voiture démarre. Je la suis des yeux jusqu’à perte de vue. Je rentre seule dans la maison et laisse aller les flots diluviens retenus. Ils sortent en trombe. Je pleure si fort que je n’entends pas marcher sur la galerie. La porte s’ouvre et Marie explose: Nous voilà de nouveau enlacées dans un geste ultime de solidarité. Un duo de larmes. Je sais, je sais. Mais mon alliée de tous les jours sera à trois cents milles de distance. Les quatre hommes de la maison tous charmants qu’ils soient sont de genre différent. Me voici devenue l’unique femme de la maison. Partie ma complice féminine, ma conseillère au goût sûr! Partie? J’oubliais que Marie a un cœur généreux qui ignore la distance. Suivant sa promesse elle communique souvent et sait être là dans les moments difficiles comme dans les événements heureux. Elle continue d’être ma complice et demeure pour moi une source stimulante de bonheur.
— Je le savais !
— Nous resterons liées, maman. Nous communiquerons souvent.
— Oui, oui, je sais… Va ma belle.
Le France
1967, année de l’exposition universelle de Montréal. En mai, le nouveau paquebot France accoste à Québec. Il amène à son bord des personnalités européennes qui se rendent à l’Expo. Il retourne en France quelques jours plus tard. Nous décidons d’accepter l’invitation des Anciens de Laval en nous offrant le luxe de traverser l’Atlantique à bord de ce prestigieux bateau. Nous amenons à Québec nos quatre enfants afin qu’ils puissent visiter le navire et assister à son départ. Mon frère Charles-Eugène se chargera de les ramener au Saguenay dans leurs familles d’accueil. Au cours de l’après-midi nos quatre marmots découvrent avec nous la magnificence des lieux et les nombreuses facilités offertes à bord, spécialement les salles de jeux pour les enfants qui ont la chance de voyager avec leurs parents. Comme nous aurions voulu les amener avec nous! Un jour peut-être… En ce 15 de mai, il fait un temps splendide. Le navire lève l’ancre à 19h. Claude et moi sommes debout sur le pont supérieur et regardons en direction du quai et de la ville. Le soleil couchant embrase de ses ocres la ville de Québec. Le château Frontenac s’éloigne et disparaît lentement. Nous serons cinq jours sans pouvoir communiquer facilement avec nos enfants. Encore aujourd’hui, je me rappelle de mon émotion lorsque je voyais tout en bas les quatre de ma nichée, sous l’aile protectrice de leur oncle, agitant les bras en regardant ce colosse des mers lever l’ancre au son de son orchestre. Nous regagnons notre cabine et revêtons la tenue de ville pour notre premier repas dans la vaste salle à manger. C’est le maître d’hôtel qui a choisi nos compagnons de table. Nous les découvrons ce soir-là. Nous sommes ravis, car il s’agit de deux couples charmants et cultivés. Le premier, dans la quarantaine, est parisien. Le mari, ingénieur, revient d’un séjour de quelques années en Martinique. Sa femme qui était restée à Paris pour s’occuper des études de leurs filles lui avait donné rendez-vous à l’Expo avant de retourner à la vie commune. C’est en quelque sorte un second voyage de noce pour eux. L’autre couple, plus jeune, est montréalais. Ces deux-là sont aussi en voyage de noce. Mariés de la veille, ils se rendent à Paris pour fin d’études doctorales en lettres du mari à la Sorbonne. C’est toujours avec plaisir que nous les retrouvons chaque soir à la table qui nous est réservée. Nos conservations s’éternisent et s’enrichissent des expériences de chacun. Nous constatons que nous sommes souvent les derniers à quitter la salle à manger. Quant au service, il est de classe. Les menus qu’on nous présente sont enluminés par des artistes contemporains. Nous goûtons au raffinement de la gastronomie française, sans oublier les vins qui accompagnent les plats. À ce propos, c’est lors de ce voyage que nous avons décidé de casser notre bouton Lacordaire. Il eut été malpoli en si bonne compagnie de bouder de si bons crus. Cette traversée de l’Atlantique revêtait un cachet exceptionnel car il y avait à bord plusieurs artistes qui revenaient de l’Exposition universelle de Montréal. Chaque jour en matinée et en soirée on nous offrait un des spectacles qui avaient été présentés au pavillon de la France. C’est ainsi que nous avons eu la chance de voir jouer des acteurs de la Comédie française, d’assister à des défilés de Haute couture (Christian Dior, Pierre Balmain, Jacques Fath et Yves Saint-Laurent), d’entendre la grande chanteuse Mireille au piano (Couché dans le foin, Papa n’a pas voulu…) Cette traversée de l’Atlantique à bord du France demeure sans conteste un de nos plus beaux souvenirs de voyage.
La première bouteille
Claude et moi étions membres des Lacordaire bien avant notre mariage en 1954. Claude y militait depuis qu’il avait 16 ans et nous deux en avions fondé un cercle dans notre paroisse. C’était un mouvement à connotation religieuse où le membre s’engageait à l’abstinence totale de tout alcool : il ne pouvait ni en boire ni en offrir. Il s’adressait aux alcooliques et aussi à tous ceux qui voulaient être solidaires avec eux. Nous étions de ces derniers. Claude n’avait jamais trempé ses lèvres dans un verre d’alcool et quant à moi, mon seul excès s’était limité au verre de vin familial du jour de l’an. Nous avions adhéré à ce mouvement parce que nous avions foi en sa mission. Nous en sommes restés membres plus de vingt ans. C’est à l’occasion d’une croisière à bord du France que, d’un commun accord, nous avons pris la décision de casser notre bouton (expression qui signifiait le fait de retirer l’épinglette identitaire Lacordaire que l’on portait à la boutonnière). Il faut dire que le mouvement était alors en déclin. Lors d’un voyage antérieur en France en 1965 nous avions été quelque peu embarrassés en refusant les politesses de nos hôtes. Je me rappelle aussi de l’étonnement de nos amis d’origine belge, Monique et André, lorsqu’ils sont venus chez nous pour la première fois. Respectueux de nos engagements ils n’étaient quand même pas tout à fait sûrs de la valeur du sacrifice que nous nous imposions et que nous imposions à nos invités. Ce fut donc dans la salle à manger du FRANCE en ce 15 mai 1967 que nous avons pour la première fois gouté au nectar de Bacchus. Pour concrétiser ce geste nous avons rapporté dans nos valises une première bouteille, un vin blanc de la Loire acheté chez un viticulteur de Saumur, dans l’intention de le partager avec nos amis. Cette première bouteille fit grand effet après notre retour lors d’un repas partagé avec André et Monique. C’est sans mot dire que Claude l’ouvrit devant eux, versa le vin dans des coupes nouvellement acquises et leva son verre à la santé de nos amis... médusés… Longtemps nous avons gardé sous verre l’étiquette de cette mémorable première bouteille.
Une réception au goût amer
Lors de notre traversée de l’Atlantique à bord du France, nous nous étions liés d’amitié avec un couple de parisiens qui partageait notre table. Ce couple revenait de l’Expo 67 où ils s’étaient donné rendez-vous. Séparés depuis quelques années par le travail d’ingénieur de monsieur en Martinique, ils retournaient reprendre la vie commune à Paris. Nous descendions à Southampton afin de visiter Londres avant de nous rendre à Paris. Eux continuaient jusqu’au Havre. Ils nous avaient donné leurs coordonnés et nous avaient fortement invités à aller les visiter durant notre séjour à Paris. Ce sera simple, nous avaient-ils promis. Le soir convenu, nous nous rendons donc chez ces nouveaux amis qui habitaient un appartement cossu dans le quartier du Luxembourg. Très simple en effet : accueil au champagne, table montée sur dentelles d’Alençon, entrée au foie gras suivie de mets et entremets, arrosés bien sûr de vins sélects et abondants. À table depuis vingt heures, nous y sommes encore lorsque vers minuit un léger bruit de porte attire l’attention. Quelques temps après notre retour, une lettre de madame nous apprenait que leur couple n’avait pu se ressouder et que son mari était retourné vivre en Martinique.
— Est-ce toi, Lucile ? demande notre hôte.
Une jolie adolescente se pointe timidement. Son père se lève et lui acène devant nous une gifle en plein visage.
— Va au lit et nous en reparlerons demain.
La maman embarrassée voit mon indignation. Elle m’explique que son mari n’a pas vu grandir ses filles, qu’il les croit encore petites, qu’il est d’une sévérité excessive.
C’est sur cet état de choc que nous nous levons pour prendre congé.
Notre hôte nous offre de nous ramener à notre hôtel. Heureusement, car nous aurions eu peine à retrouver notre chemin, tant nous avions célébré Bacchus.
Le lendemain, au réveil, nous constatons avec surprise que nous nous étions couchés sur le lit tout habillés. Il valait mieux en rire. Rire qui tourna vite en tristesse à l’évocation de la fin dramatique de cette soirée qui avait si bien commencé.
Générosité
Les artistes ont la réputation d’être généreux. Il arrive même qu’on abuse d’eux, mais cela est une autre histoire. Cette réputation n’est pas exagérée. On les voit souvent accepter de mettre gratuitement leurs talents au service d’une cause humanitaire, de prêter leur voix à la promotion d’une bonne œuvre, d’offrir un tableau au profit d’une association de bienfaisance. Il arrive aussi que leur engagement vienne de leur crédo en une option politique. Marcelle Ferron Lors de la campagne référendaire de 1980, je reçois un coup de fil de la grande artiste Marcelle Ferron, porte-parole nationale des artistes du Québec pour le camp du oui. Étonnée, je lui demande ce qui me vaut cet honneur. J’ai dit oui sans hésiter puisque je partageais son espoir de voir notre Québec devenir un pays. Elle me parla longuement. De mon côté, j’écoutais avidement les propos de cette femme de grande renommée qui prenait le temps de me parler familièrement de choses et d’autres comme si j’étais une vieille copine. Avant de raccrocher, elle me dit: Elle n’est plus maintenant. Elle est morte avant que je donne suite à son invitation. Je regrette de n’avoir pu la rencontrer en personne. Jean-Paul Riopelle Un autre grand, Jean-Paul Riopelle, me vient en mémoire. C’était à Chicoutimi dans les années 70. Il y était venu pour prononcer une conférence avec son amie Madeleine Arbour. Lors du coquetel qui suivit, Riopelle se trouve en face de moi dans le hall. J’ose le saluer et lui dire que nous venions d’acquérir une de ses superbes lithographies intitulée Abstraction lyrique. Il me sourit, me regarde intensément et me gratifie de ce compliment : À compliment, compliment et demi. Gérard Bélanger Un artiste à qui je suis redevable est le sculpteur Gérard Bélanger. Il était venu à la maison avec un ami et avait vu dans mon atelier une tête de jeune fille avec une longue tresse. Il me dit son admiration. Spontanément il m’offrit de venir passer une journée avec lui dans son atelier à Inverness où il me montrerait comment faire. Je ne pouvais laisser passer si généreuse invitation. Le jour convenu, quand je me suis présentée à son atelier, Gérard a laissé de côté l’œuvre sur laquelle il travaillait pour s’occuper uniquement de moi. À la fin de la journée, je retournais chez moi enrichie d’une nouvelle manière de faire et d’une grosse brique de cire à sculpter dont il me fit cadeau. Cette générosité de Gérard à mon égard ajouta un motif de plus à mon admiration envers lui déjà présente depuis longtemps. * * * C’est en pensant à tous ces actes de générosité de la part de ces grands que je bondis lorsqu’on ose affirmer devant moi que les artistes sont mesquins.
— Accepteriez-vous d’être la représentante des artistes du Saguenay à cette campagne référendaire?
— Quand vous viendrez à Montréal, appelez-moi, nous irons prendre un pot…
— Elle est splendide et je l’aime beaucoup…
— Si c’est vous qui l’avez choisie, Madame, je suis sûr que c’est la plus belle !
— Bien réussie. C’est un tour de force de l’avoir réalisée en argile. Cela aurait été plus facile avec de la cire.
— C’est que je n’ai jamais essayé de sculpter avec ce médium.
— Mesquins? Pas vrai!
Invitation particulière
Lorsque j’étudiais l’anglais à Toronto en 1981, Barbara Mc Kay, chez qui je logeais, veillait sur moi comme sur sa propre fille. Un jour je reçois une invitation à dîner de la part du Juge en chef de la cour provinciale de l’Ontario, le juge East(?). Celui-ci avait appris par Claude ma présence à Toronto et se faisait un devoir (je n’ose dire un plaisir) de m’inviter chez lui. Le soir dit, je mets mes plus beaux atours et j’attends monsieur le Juge qui a promis de venir me chercher. Je ne l’ai jamais rencontré. Je ne connais rien du personnage. À l’heure convenue, une rutilante voiture décapotable se gare en face de la maison. Un élégant gentleman en descend et frappe à la porte. C’est le Juge en chef. Telle Cendrillon dans son carrosse, je me sens privilégiée de monter à bord d’une si luxueuse voiture menée par un prince aussi charmant. Oublié pour quelques heures le régime austère d’étudiante. Cheveux au vent je me laisse mener jusqu’à la résidence cossue de mes hôtes. Madame m’accueille chaleureusement. Elle ne parle pas français, mais semble le comprendre tant son visage est expressif. Mes hôtes ont aussi invité à partager le repas un couple franco-ontarien dont le mari est aussi juge à la cour de la province. Si ma mémoire est bonne son nom était Pomerleau. Le français devenu majoritaire chez les convives, les conversations se déroulent en cette langue. Les propos arrivent vite sur la place du français en Ontario. Le juge en chef qui est bilingue s’emploie à ce que sa cour donne ses services dans les deux langues, non sans difficulté dans cette province très majoritairement anglophone. Le juge Pomerleau et sa femme pour leur part sont originaires de Sudbury. Depuis leur jeune âge ils militent pour la reconnaissance et l’épanouissement de leur langue. Ils évoquent les gains et les échecs des dernières années. Je reconnais chez eux une passion nationaliste qui s’apparente à celle des Québécois. Il est l’heure de rentrer. Monsieur et madame Pomerleau m’offrent de me raccompagner à ma pension. À ma grande surprise, Dame Mc Kay est encore debout. Elle me dit avoir été inquiète en me voyant partir seule avec un si beau monsieur… Je la rassure. N’étais-je pas en sécurité dans les bras de la Justice?
Défi
Fin d’après-midi, février 1981. Claude Vaillancourt, président de l’Assemblée nationale, au bout du fil : À l’époque je ne peignais que des femmes. C’est donc avec surprise que je reçus cette demande. Le défi était grand. Sans en mesurer toute l’ampleur, j’acceptai au grand bonheur de Monsieur Vaillancourt qui termina en m’informant que son prédécesseur avait été peint par Jean-Paul Lemieux. La barre était haute ! À la signature du contrat, le fonctionnaire de l’Assemblée nationale me mentionne que c’est la première fois que ce mandat est confié à une femme. Le défi monte de nouveau d’un cran. J’apprends aussi que le portrait de Clément Richard peint par J.-P. Lemieux n’est pas encore accroché dans la galerie des présidents parce que sa composition non conventionnelle a soulevé des critiques chez les parlementaires. J’en prends bonne note. Mon défi est déjà suffisamment grand. Je représenterai donc le président assis sur son trône comme le veut la tradition. Je profite de ce passage à Québec pour prendre de nombreuses photos de la Chambre bleue et particulièrement du trône présidentiel finement sculpté. Autre défi, Monsieur Vaillancourt m’affirme n’avoir qu’une demi-journée à disposer pour les séances de pose. Mon fils François, photographe à l’œil vif, accepte de prendre des photos de mon célèbre modèle durant la pose dans mon atelier. Ces documents photographiques devraient compenser les séances manquantes. Je réalise d’abord un croquis en taille réduite sur une feuille quadrillée, ce qui me permet par la suite de le transposer à l’échelle sur la grande toile au moyen d’un fusain. Pour ce faire j’ai l’aide précieuse de mon fils Jean, alors étudiant en art à l’université. Une fois transposé, je fixe le dessin au moyen d’un lavis et efface toute trace de charbon. Me voici seule maintenant pour commencer l’huile. Avant de m’attaquer au personnage, je commence par le fond. J’opte pour le bleu royal en référence aux couleurs du Québec, afin qu’en avant-plan le fauteuil présidentiel avec ses tons dorés soit mis en valeur. Je me suis longtemps attardée aux fines sculptures du fauteuil. J’ai pris plaisir à rendre avec grande précision les armoiries du Québec au sommet, les hauts et bas reliefs du dossier, le rouge du velours. Pendant ce temps, mon personnage s’impose dans ma tête. Il me reste à l’installer sur le trône et, défi ultime, à le rendre ressemblant dans la dignité de sa fonction. Y suis-je arrivée? Deux témoignages me rassurent. Le premier vient de la mère du président qui, en voyant le portrait de son fils, s’exclame : Le deuxième, de son chauffeur qui fait cette remarque : Aurais-je inconsciemment répondu au désir de monsieur Vaillancourt qui m’avait confié, lors de sa séance de pose, vouloir perdre du poids. L’art du portrait ne consiste-t-il pas à idéaliser le personnage? Modestement je pense avoir relevé le défi. Ce portrait du quarante-huitième président de l’Assemblée nationale a rejoint ses pairs dans la galerie des présidents au Parlement de Québec.
— J’ai pensé à vous pour réaliser mon portait officiel comme Président de l’Assemblée nationale.
— C’est lui en peinture!
— Il se ressemble mais… il est plus mince qu’en réalité.
Centre linguistique du Collège
Je reviens à la maison après avoir donné mon cours au Centre linguistique du collège de Jonquière. Claude écoute les nouvelles à la télé. Je lui dis tout de go : Étonné? Pas vraiment, car l’école jouit depuis longtemps d’une excellente réputation. Elle reçoit des individus et des groupes de toutes les provinces du Canada et même des États-Unis qui désirent apprendre le français dans le milieu très francophone du Saguenay. Ces étudiants adultes proviennent de milieux divers comme le monde des affaires, de la politique et de professions diverses. Pas trop étonnant que la Cour suprême du Canada y soit un jour présente. Outre d’autres juges, j’y ai vu passer notamment Ed Broadbent, Kim Campbell, des astronautes de la Nasa, des PDG de grandes entreprises, des professeurs d’universités américaines et autres. Mon cours portait sur l’art et visait trois objectifs : Chaque cours était pour moi un événement unique et plein de surprises tant par la diversité des étudiants que par la notoriété de certains. Ce qui m’a toujours étonnée c’était la simplicité des grands, tous égaux sur les bancs de l’école.
— Je t’apporte les salutations du juge Cory de la Cour suprême du Canada.
— Comment ça ?
— Il était ce soir parmi mes honorables étudiants.
1- Parler de l’art au Québec,
2- Expliquer comment on peut comprendre et apprécier une œuvre d’art.
3- Amener surtout les étudiants à s’exprimer en français à partir de tableaux.
La tendresse
Je ne pouvais empêcher Claude de prendre des vacances. Il en avait besoin et moi je ne pouvais l’accompagner avant la fin des classes. Il partit donc en célibataire pour deux semaines en France. Un collègue me dit son étonnement de me voir accepter la chose si facilement. Il sème un doute. Serais-je naïve ? Dire qu’en lui souhaitant un bon voyage, j’ai recommandé à Claude de profiter de sa liberté. Les premiers jours passent sans nouvelles. C’est normal. Mais à la fin de la deuxième semaine de silence mon imagination se met en branle et suppose toutes sortes de motifs inquiétants : un accident ou, pire, une chose inimaginable que ma confiance en Claude se refuse de croire. C’est le cœur à l’envers que je vais l’accueillir à l’aéroport. Je le vois descendre visiblement reposé et heureux de me retrouver. D’emblée je lui exprime ma déception de ne pas avoir reçu de ses nouvelles. J’avais envie de lui dire que le téléphone n’était pas en grève, mais je ne voulais pas devenir rabat-joie. Il était là si heureux et il ne cessait de me dire combien je lui avais manqué. Rentré à la maison, Claude s’empresse de m’offrir les surprises qu’il m’a rapportées: lingerie fine, parfum et un disque de Daniel Guichard récemment sorti en France: La Tendresse. Il le dépose sur la table tournante. La voix incisive du chanteur me va droit au cœur : Je craque! Deux bras m’enlacent doucement. Doux baume à mon cœur.
— Pas de chance, il y avait une grève des Postes françaises durant les dix premiers jours du voyage. Malgré cela, dans l’espoir d’un règlement rapide, je t’ai écrit tous les jours.
C’est s’ retrouver à nouveau deux
Avec le cœur au bord des yeux.
La tendresse…
Le lendemain, le facteur m’apporte un paquet de cartes postales de France et une lettre d’amour comme jamais je n’en ai reçue. J’en ai retenu à jamais cette phrase : « C’est encore avec toi que je me sens le plus libre. »
Mon atelier
Le temps fut long avant que j’aie mon espace à moi, mon atelier. Dans notre maison à Jonquière, il n’y avait de place que pour la famille. Chacun finit par avoir sa chambre, mais pour moi, prendre ma place n’était pas simple. Au début, c’était la cuisine. Pour y peindre, je dressais mon chevalet près de la machine à laver et la sécheuse sur lesquelles je déposais mon matériel. À la fin de la journée, je devais tout ranger. Quand ces électroménagers ont été déplacés à la cave, dans la chambre des fournaises, mon atelier a suivi. Mon père, qui finissait le sous-sol, installa dans mon nouveau réduit : un évier, une tablette pour déposer mon matériel et un grand chevalet mural qui me permettait de peindre des toiles de grandes dimensions. Espace et lumière réduites, mais avantage appréciable : je pouvais laisser mon travail sur place. La grande pièce du sous-sol fut convertie par mon père en salle de jeu pour les enfants. Tricycles, tables, balançoires, jeux utilisaient tout l’espace y compris les coffres et les armoires. À l’adolescence, les enfants réinventèrent l’usage des lieux qui devinrent : dojo pour la pratique du judo par Yves et Jean ou court de tennis de table pour tous. Le sous-sol changea de vocation lorsque les enfants s’envolèrent pour l’université. Ce fut pour moi l’occasion d’en faire enfin un vaste atelier. Moment charnière pour moi, car ce fut à partir de là que je me suis sentie professionnelle dans mon métier d’artiste. J’avais enfin un espace aménagé selon mes besoins : un éclairage adéquat, une table-chevalet inclinable conçue par François et, grand luxe, un podium pour mes modèles! Dans les armoires, les jouets firent place aux vêtements et tissus dans lesquels je drapais au besoin mes modèles. C’était enfin mon atelier, mon sanctuaire. Interdiction à quiconque d’y descendre lorsque j’y travaillais. C’était du sérieux. On n’osait plus me parler d’un beau passe-temps comme j’avais entendu trop souvent, parce que maintenant j’y consacrais tout mon temps. Je quittai l’enseignement des arts plastiques pour travailler à plein temps à ma production artistique. Au rythme d’une exposition solo tous les deux ans, les thèmes s’enchaînaient sans relâche. Les tableaux accrochés aux murs de mon atelier stimulaient mon imagination. Les commandes spéciales aussi. Un jour, un éditeur me fit une demande inhabituelle : peindre quinze tableaux à l’huile pour illustrer un roman historique. Énorme défi, car le délai était court. J’ai dû travailler beaucoup plus intensément qu’à l’ordinaire. La jeune femme qui me servait de modèle pour l’héroïne du roman se fit heureusement généreuse de son temps. J’y suis arrivée. Je me souviens qu’après avoir signé le dernier des quinze tableaux, je me suis assise par terre, seule devant eux, et j’ai éclaté en sanglots. Exténuée, mais ravie du résultat. Une rencontre avec le célèbre sculpteur Gérard Bélanger m’a donné le goût de mettre les mains dans l’argile et de tenter d’en tirer des formes. Je me lançai avec audace à sculpter le buste de mon petit-fils Laurent, mignon bambin de trois ans. Sa réussite m’encouragea à le couler dans le bronze. D’autres sculptures seront confiées par la suite aux fondeurs des Ateliers du bronze d’Inverness. C’est ainsi qu’en plus de Laurent, mes cinq petites-filles et Claude seront « bronzés » pour l’éternité. Lors de notre déménagement à Québec, il allait de soi que je devais avoir mon atelier. Il fut supérieur à mes aspirations. Jamais je n’aurais imaginé un tel espace muni de larges fenêtres avec une terrasse donnant sur les plaines d’Abraham. Un immense tableau bucolique qui aura une incidence sur la présence florale dans mes compositions futures. Les tableaux de mes petits-enfants adolescents sont plus fleuris que ceux de la série que j’avais faite d’eux lorsqu’íls étaient enfants. Je les ai tous là autour de moi sur les murs de mon atelier comme autant de présences joyeuses. Sur mon bureau, un ordinateur m’offre un nouveau médium : celui de peindre avec des mots. Écrire Souvenirs désordonnés et En pièces détachées m’a passionnée. Ces deux recueils furent édités et un troisième est en marche. Est-ce à dire que j’ai rangé mes pinceaux ? Pas tout à fait. L’envie de jouer avec les vrais couleurs me prend de temps en temps. Et, comme j’ai promis à mes petits-enfants de les peindre adultes, il me reste encore une autre belle série à brosser. Je dois m’y mettre avant qu’ils ne soient eux-mêmes grands-mères et grand-père et que moi… je sois vieille!
Annie
En 1992, j’étais en quête de modèles pour un projet sur le thème de la musique. Le directeur du Conservatoire de Chicoutimi me donna l’autorisation d’observer ses élèves au travail. Je déambulai d’un studio à l’autre à la recherche de sujets inspirants. Dans la section des cordes j’ai remarqué une violoniste et une violoncelliste qui correspondaient à mes critères. Une autre jeune artiste attira mon attention. Elle jouait de la contrebasse. Haute comme trois pommes, juchée sur un tabouret, elle me semblait ne pas correspondre à la taille de son instrument. Son visage radieux cependant me laisse croire qu’elle était tout à fait à l’aise. Je profitai d’un moment de pause pour me présenter à elle et lui demander son nom. Comme il y a peu de famille de ce nom dans la région, je lui demande le nom de son père. J’allume vite et lui demande si sa mère ne s’appelait pas Michèle. Incroyable! Je suis en face de la fille de Michèle et d'Yves Vanasse. Le décès tragique de ce couple quelques jours après la naissance de leur premier enfant avait bouleversé les gens du milieu judiciaire. Lui, avocat prometteur, et elle, brillante secrétaire des procureurs de la couronne de Chicoutimi. J’explique à Annie la raison de ma présence au conservatoire. Je sens que mon projet l’intéresse. Elle sourit à l’idée de venir poser dans mon atelier. Une date est convenue pour ce faire. Je la vois encore arriver chez moi au volant d’une spacieuse voiture familiale avec son immense instrument, elle si minuscule. Je ne peux m’empêcher de lui demander ce qui l’avait poussée à choisir la contrebasse. Une flûte n’aurait-elle pas été plus facile à transporter ? Je pense que son style atypique m’a inspirée lors des séances de pose. Je crois avoir réussi d’elle des croquis et tableaux intéressants. Souvent, au cours de ses visites, Annie me demandait de lui parler de sa mère. Elle connaissait peu de choses d’elle, parce que chez sa tante, la sœur de son père qui l’élève, on évitait d’évoquer le douloureux accident. Je lui racontais certaines anecdotes comme celle de l’azalée que sa mère m’avait offerte peu de temps avant la tragédie. Mystérieuse azalée qui, à la mémoire de Michèle, refleurissait chaque année à la date de l’accident. Quelque temps avant le vernissage, à ma grande surprise, Annie qui n’est pas encore majeure, m’annonce qu’elle veut acquérir un des tableaux que j’ai réalisés d’elle. Elle porte son choix sur le plus grand. Je suis encore touchée en évoquant ce souvenir. Annie poursuit depuis une brillante carrière de musicienne professionnelle. J’ai eu le plaisir de la voir jouer plusieurs fois, soit avec l’Orchestre symphonique du Saguenay, soit avec l’Orchestre symphonique de Québec ou l’ensemble La Piéta d’Angèle Dubeau. Annie a trouvé en la contrebasse un instrument à la hauteur de son immense talent.
— Je m’appelle Annie, Annie Vanasse.
— Il s’appelait Yves. Je ne l’ai pas connu de même que ma mère. Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture peu de temps après ma naissance.
— Oui. Vous la connaissiez ?
— J’ai bien connu votre mère puisqu’elle était la secrétaire de mon mari. C’était une femme que je trouvais très belle. Que de fois elle a accepté généreusement de me copier des documents personnels dans ses temps de loisirs!
— Oui, mais elle n’aurait pas le son grave de cet instrument qui du plus loin que je me souvienne m’a toujours attirée.
— Ce sera un cadeau offert par mes parents grâce à l’héritage qu’ils m’ont légué.
Lettre à Maurice
Mon cher Maurice,
Lors de notre dernier voyage en Charlevoix, tu me dis, d’un air coquin, avoir une question à me poser. Intriguée, je prête l’oreille.
— Pas tout de suite... quand nous serons seuls.
Rien pour me rassurer. Avide de savoir, j’ai vite fait de me présenter le lendemain, au petit-déjeuner, sachant que tu y serais à la première heure.
— Et puis, cette question?
Avec un sourire inquisiteur tu me demandes:
— Yvonne, comment s’appelait ton premier amoureux?
— Claude, bien sûr.
— Mais avant…
— J’ai bien eu des petites amourettes, sans plus.
— Des noms, des noms?
— Laurent, Guy, Raymond…
— Et… JEAN-LOUIS…?
— Monsieur Dolbec?...
Tu évoquais là la plus belle histoire romanesque de mon adolescence.
— D’où tiens-tu cela?
— Je reviens d’une excursion de pêche avec un fils Dolbec qui m’a fait cette révélation.
Cette sortie mérite explication.
Voici donc, mon cher Maurice, l’histoire d’un amour impossible.
J’ai douze ans. Je dois poursuivre mes neuvième et dixième années au couvent du village. Ma sœur Claire accepte de me prendre en pension chez elle. Un autre pensionnaire y loge aussi. C’est Monsieur Dolbec, instituteur et collègue de mon beau-frère Alfred également instituteur. Assis au salon, un livre à la main, le pensionnaire porte son regard sur la jeune fille timide qui arrive. Il est beau, élégant et arbore un sourire énigmatique. Alfred me présente avec des qualificatifs excessifs. Je fonds.
À la table, ce soir-là, mon beau-frère, voulant sans doute me mettre à l’aise, y va de taquineries loufoques à mon endroit qui ont l’effet de me faire rougir d’avantage sous le sourire toujours énigmatiquement de Monsieur Dolbec.
C’est dans cet état d’esprit qu’a commencé ma cohabitation avec le beau pensionnaire. Son charme silencieux accentuait mon malaise.
Les jours se suivaient sans atténuer ma timidité envers lui. Dès que j’entendais ses pas sur la galerie, mon cœur commençait à battre. Et que dire du parfum délicieux qu’il laissait dans son sillage après sa toilette ? Sans en connaître le nom, j’en retiens le souvenir suavement enivrant.
Un jour, pour justifier ses sorties des bons soirs, il apprend à ma sœur qu’il fréquente une demoiselle Simard, une des plus belles filles du village. Je connais cette belle demoiselle qui est au surplus intelligente et distinguée.
Au cours de l’hiver, alors que je suis seule à la maison tout occupée à faire mes devoirs sur la table de la cuisine, monsieur Dolbec attire mon attention.
— Je veux te montrer quelque chose.
Il sort de sa poche un écrin de velours bleu, l’ouvre et me montre la jolie bague qu’il va offrir à sa fiancée.
— Essaie-là.
Troublée, les yeux dans l’eau :
— Comme elle est chanceuse!
Loin de me consoler, il ajoute :
— Peut-être que cette bague serait à toi si tu avais dix ans de plus.
Quelques années plus tard, alors que j’étais heureuse mariée, j’ai revu Monsieur Dolbec. Je lui ai dévoilé mon amour secret d’adolescence. Il a souri de l’air entendu de quelqu'un qui sait.
Voilà, mon cher Maurice, une page romantique de ma vie qui est loin d’être une histoire de pêche.
En toute amitié.
Yvonne
La palette de couleurs
Merveilleux outil, la palette de couleur est cette plaque percée d’un trou pour le pouce, sur laquelle le peintre dispose et mêle ses couleurs. De façon abstraite, on parle de la palette de couleur d’un artiste pour désigner l’ensemble des couleurs qu’il utilise ordinairement.
La palette sur laquelle je travaille depuis plus de cinquante ans est toujours lisse comme une neuve. Ce qui avait d’ailleurs étonné un journaliste venu m’interviewer dans mon atelier. Il existe bien des palettes jetables, sortes de tablettes en papier ciré dont on peut détacher les feuilles une à une après usage. Mais moi, je préfère ma palette en bois. J’aurais mauvaise grâce à délaisser cette alliée, témoin de toutes mes recherches. Et Dieu sait si elle en a vues de toutes les couleurs ! En fait, la palette c’est le support de l’artiste sur lequel il mélange les pigments jusqu’à l’obtention de la couleur désirée. Un dialogue sensible s’établit entre elle et lui. Avec son œil il évalue la justesse du ton alors qu’avec sa spatule il jauge la densité de la pâte. Si besoin est de la diluer, il ajoute un peu de médium solvant placé dans le godet accroché à la palette. Bref, la palette est un mini laboratoire de recherche. Dans sa signification abstraite la palette désigne le choix des couleurs généralement utilisées par l’artiste. Elle devient alors grande révélatrice de sa personnalité et de son vécu. On n’a qu’à penser aux couleurs claires d’un Renoir heureux, aux tristes compositions d’un Schiele tourmenté, aux coloris éclatés d’un Pellan joyeux, pour deviner l’état d’esprit qui les habitait. La palette d’un artiste évolue au fil des ans. Picasso avant sa démarche cubiste aura ses périodes successives de bleu et de rose. Dans la première, il dépeint des scènes graves. Dans la seconde, il exprime sensualité et tendresse. Borduas, coloriste au début, devient sombre à la fin. Il ne peint alors que de grandes taches noires sur fond blanc, tristement surnommées par les critiques : « peaux de vaches ». Révélateur de l’âme, la palette ne peut mentir. Elle brosse à sa manière la vie de l’artiste. Si je regarde l’évolution de ma propre palette, je vois que mes couleurs timides du début s’affranchissent progressivement. Dans mes derniers tableaux, dédiés à mes petits-enfants, les fleurs abondent. Signe manifeste de mon bonheur.
— Comment faites-vous pour garder votre palette si propre ?
— Je la nettoie. C’est tout !
Moi, mes souliers
Qui m’aurait dit que mes souliers de tango acquis à Québec me seraient échangés en Argentine? Je les avais achetés de notre professeur de tango qui revenait d’Argentine. Je m’étais laissée séduire par un modèle en cuir verni. Un peu serrés, mais si élégants. À l’usage ils devraient se distendre m’avait-on dit. Le lendemain, un nouvel essayage à la maison me prouva mon erreur. Je les rangeai dans l’oubliette de la garde-robe. Sept ans plus tard nous projetons d’aller en Argentine. Notre ami Hugo vient nous visiter en compagnie de son amie Alexandra, une jeune femme de Buenos Aires, pour nous aider à planifier notre voyage. Nous prenons note de leurs judicieux conseils, des lieux à ne pas manquer, des articles à acheter comme des pulls en alpaga, des falcons, des souliers de tango… Ma mémoire s’éveille : « mes souliers! » Je cours les chercher pour leur montrer et leur raconte mon achat raté d’il y a sept ans. Alexandra reconnait la marque : Incrédule, je les mets quand même dans ma valise. Le hasard fait bien les choses. À Buenos Aires nous réalisons que la rue Suipasha est tout près de notre hôtel. Nous décidons de tenter notre chance chez Flabella. J’apporte avec moi les souliers. Dès l’entrée dans la boutique nous sommes impressionnés par la variété des souliers de tango qu’on y offre. Nous sommes reçus chaleureusement par le couple propriétaire des lieux. Rassurée par cet accueil, j’explique à la dame la raison de ma démarche et lui montre les souliers. Elle reconnaît tout de suite qu’il s’agit bien d’un produit de leur maison. Elle accepte de les échanger. Je trouve facilement les chaussures de remplacement. La dame les glisse dans mon sac qu’elle me remet avec le sourire entendu d’un marché conclu. Manifestement je lui fais plaisir… et à moi aussi… car à l’essai ils me vont à ravir. Achat conclu. C’est au tour de Claude d’intervenir. Pour lui aussi l’essai fut convainquant d’autant plus que la charmante dame accepta de bonne grâce son invitation à exécuter quelques pas de tango dans ses bras sous les yeux amusés des clients. Nous venions dans cette boutique pour échanger une paire de souliers, nous en ressortons joyeusement avec trois. Viennent les milongas de Québec! Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé…
— Ce sont des Flabella? C’est là que j’achète les miens rue Suipasha. Apportez-les, ils vont vous les échanger.
— Nous n’en avons plus de ce modèle mais nous en avons beaucoup d’autres qui devraient faire votre affaire.
— Ce n’est pas tout, madame. J’aimerais essayer les souliers rouges exposés dans la vitrine.
— J’aimerais essayer le modèle classique que je vois là.
Anachronisme
En voyage autour du Mont Blanc avec le groupe Ségal, nous visitons le 12 septembre 2010 la ville d’Aoste, qui possède un important patrimoine romain dû à sa position d’avant-poste de la traversée des Alpes. Un guide compétent aussi passionné que passionnant nous fait voir les nombreux vestiges de l’époque romaine ainsi que les monuments des siècles qui ont suivi. Au portique de l’église Saint-Ours, une mendiante accroupie au bas des marches nous tend la main. Elle semble porter des millénaires de misère humaine sur son dos voûté. Je suis touchée et lui donne une aumône qu’elle accueille sans manifester d’émotion. À la fin de la visite guidée, notre groupe se rassemble sur la place. Une sonnerie de téléphone attire mon regard en arrière. Que vois-je? À mon grand étonnement, je vois la mendiante du portique se lever prestement, se placer en retrait et sortir de sa poche un cellulaire avec un large sourire. Image anachronique d’une mendiante au cellulaire sur fond de ruines romaines… C’est à en perdre connaissance.
Énigme
Nous montons les premiers dans le car de touristes qui nous mènera au sommet des Andes. Nous prenons place en avant afin d’avoir une vue panoramique sur le paysage. La route sera longue et pittoresque depuis Mendoza jusqu’à Las Cuevas, le plus haut sommet des Amériques. Le car continue sa cueillette de voyageurs. Au dernier hôtel monte un seul passager, un beau grand jeune homme dans la vingtaine, vêtu de blanc, tenue sport griffée. Élégance remarquable. Dès la première marche il regarde Claude et le gratifie d’un sourire engageant. Tandis qu’il remet son billet au chauffeur je vois les chaines en or qu’il porte au cou et au poignet. Qui est ce personnage? Énigme. À l’heure du lunch, arrêt à la montagne Pénitentes et à son centre de ski. Nous choisissons une table avec vue sur la montagne. Le jeune solitaire se place à distance de façon à pouvoir nous regarder, ce qu’il ne manque pas de faire à plusieurs reprises. À la longue pause qui suit au Pont des Incas, il s’adosse au garde-fou et suit Claude du regard tandis que nous marchons dans les gradins. De même devant les boutiques où nous marchandons les foulards en alpaca, il ne cesse de regarder de notre côté. Il n’achète pas, il observe. Je m’étonne du mutisme de Claude. Habituellement il engage la conversation avec les voyageurs. Ici, rien. Malaise peut-être? Je ne rêve pas. Au sommet de Las Cuevas, l’énigmatique personnage prend des photos où, mine de rien, Claude est dans sa mire. Retour à Mendoza. Le car ramène chaque passager à son hôtel. Le bel éphèbe descend le premier au chic palace où il loge. Dernier regard vers Claude. L’énigme demeure. Me viennent en mémoire des images de Mort à Venise de Visconti.
Albertine
Elle est arrivée chez-nous en même temps que moi. Elle avait vingt-cinq ans et moi cinq jours. Ma naissance avait affecté lourdement la santé de ma mère. Une tante lui passa Albertine pour lui venir en aide. Il semble bien que celle-ci se sentit à l’aise chez nous puisqu’elle y est restée cinquante ans. Albertine est née à Amqui dans la vallée de la Matapédia. Orpheline de mère, elle s’était donnée à douze ans comme bonne à notre tante qui était voisine. C’était un personnage hors du commun. Discrète, voire même un peu sauvage, elle s’éclipsait dès qu’il arrivait de la visite. Même le téléphone l’intimidait. Je me souviens qu’un jour où elle gardait, devant l’insistance de la sonnerie, elle leva l’acoustique (le combiné) et cria : « Y a personne! » Elle ne s’assoyait jamais avec nous à la table. Elle préférait manger, son assiette en mains, assise au bas de l’escalier ou debout devant l’évier de la cuisine. Vaillante et forte, les grosses besognes ne la rebutaient pas au point de les revendiquer parfois. Elle laissait le fignolage aux p’tites mains blanches. Par ailleurs elle savait d’instinct reconnaître les gens vrais. Jusqu’à dire parfois après un simple regard : Son côté rustre dissimulait une tendresse protectrice envers les enfants. Nous aussi, les enfants, l’aimions. Il lui arrivait parfois d’emprunter un ton bougon pour nous réprimander, mais nous savions que ce n’était pas méchant. Je me permets à ce propos de rappeler l’anecdote que j’ai déjà racontée du jour où, à l’âge de trois ans, j’avais échappé à sa surveillance. Elle me chercha désespérément et me découvrit dans le poulailler en train de regarder une poule pondre son œuf. Elle poussa des hauts cris à la mesure de son angoisse: Son affection se manifestait aussi en permettant aux petites de dormir avec elle dans son lit les soirs d’orage. Elle avait aménagé sa chambre dans un coin du grenier donnant sous une lucarne. Quand on en ouvrait la porte une odeur de clou de girofle se dégageait. C’est beaucoup plus tard que j’ai appris les vertus antimites de cette épice. Albertine n’était jamais allée à l’école. C’est chez-nous qu’elle apprit à lire et à écrire en même temps que nous. Un de ses plaisirs du dimanche était de nous demander de lui donner une dictée. C’était aussi le dimanche qu’elle nous faisait du sucre à la crème. Nous la regardions avec délectation brasser le contenu de la casserole sur le poêle. Une fois le sucre à la crème versé dans la lèchefrite, moment attendu, elle invitait les saffres à gratter le vaisseau. Elle affectionnait feuilleter le catalogue de Dupuis et Frères. Il lui arrivait quelques fois de montrer bien timidement à maman un vêtement dont elle avait envie. Ordinairement ses vœux étaient exaucés, car elle était si peu exigeante. Albertine demeura chez nous tout le temps de notre famille et continua de prêter main forte à la famille nombreuse de mon frère Charles-Eugène qui suivit. C’est dans le don qu’elle se réalisait. Charles-Eugène fut pour le moins étonné, car Albertine n’avait jamais communiqué avec les siens et elle n’en parlait jamais. Une réponse affirmative lui parvint peu de temps après. Albert se disait heureux de la savoir vivante. Et, si telle était sa volonté, sa femme et lui seraient d’accord pour l’accueillir. Quand Charles-Eugène est allé la conduire à Amqui, il a été rassuré en voyant les grandes qualités de cœur d’Albert et de sa femme. Quelques années plus tard, Sophie (la petite dernière de mon frère) s’est rendue à Amqui. Elle a constaté qu’à quatre-vingt-huit ans Albertine vivait toujours avec Albert et sa femme. Trois vieux encore alertes, heureux et partageant entre eux tâches et souvenirs. Tels les saumons de la Matapédia, Albertine était remontée finir ses jours à son lieu d’origine.
— Y m’ va pas à la face lui...
— Ousse que t’es? A-t-on idée de r’garder un derrière de poule! Viens t’en à la maison!
— Ça empeste moins que les boules à mites.
— Facile, demandait-elle. Arrive-moi pas avec des mots que j’comprends pas…
À l’aube de ses soixante-et-quinze ans, elle demanda à mon frère d’écrire une lettre :
— Tiens, v’là du papier, une enveloppe et un timbre. Tu vas écrire à mon frère Albert que j’aimerais ça r’tourner vivre en Gaspésie.
— Votre famille est élevée, vous n’avez plus besoin de moi. J’veux r’tourner à Amqui. J’connais pas l’adresse, mais écris « Albert Lavoie, Amqui ». Si y est encore en vie, y devrait recevoir la lettre.
Testament
Charles-Eugène, mon grand frère et parrain, était l’ainé de la famille et moi, la cadette. Nos quinze ans d’écart lui donnait à mes yeux une aura de sagesse et d’autorité plus proche du père que du grand frère. Jeune, je ressentais une certaine gêne devant lui. Gêne qui, au fil des ans, s’est transformée en affection et admiration. Il était solide de corps et d’esprit. Ce n’est qu’à l’aube de sa quatre-vingt-dixième année qu’il marqua des signes irréversibles de déclin. J’allai le voir à l’hôpital de Métabetchouan en septembre 2006. Je le vois tout maigris dans un fauteuil près de son lit. Je sens que ce qu’il veut me dire est important. Me voyant intrigué, il m’explique qu’il s’agissait de ramener ma petite sœur qui avait été placée depuis sa naissance chez tante Yvonne à Chicoutimi suite à l’hospitalisation prolongée de notre mère. Une épidémie de rubéole sévissait à Chicoutimi. Il fallait protéger le bébé de toute contagion. C’est ainsi que j’ai pris le train ce soir-là en emportant dans mes bras une petite merveille de neuf mois. En autant que je me souvienne, elle n’a pas pleuré du voyage. Je la regardais. Elle était belle «sans bon sens». Et je me disais qu’un ange pareil ne pouvait qu’avoir une belle destinée. Je l’ai suivie avec intérêt toute ma vie. Je l’ai vue évoluer à mon goût et développer ses talents d’artiste. Je suis fier d’elle et il me presse de le lui dire « à c’teure » que je suis rendu à bout d’âge. À la fin de ce touchant récit, son visage émacié marque une grande fatigue. Il me regarde avec une infinie tendresse. De ses beaux yeux bleus des larmes affluent. Chez moi aussi. Je l’étreints affectueusement. Ce sera la dernière fois. Sur le chemin du retour vers Québec les mots affectueux de mon grand frère continuaient à tourbillonner dans ma tête. J’étais incapable de parler. Je mesurais la grande affection qui nous unissait, lui l’aîné et moi la petite dernière. Les extrêmes se touchent, se plaisait-il à dire souvent. Dans les jours qui suivirent, Charles-Eugène garda le lit. J’étais régulièrement informée de l’évolution de son état par Roger et Anne-Marie, ses enfants attentionnés, Le 10 novembre 2006, mon grand frère et parrain ferma les yeux pour toujours. Je me souviens des couleurs flamboyantes du crépuscule ce soir-là. J’aime imaginer que le ciel mettait ses plus beaux atours pour l’accueillir.
— Que je suis content de te voir ma chère filleule! Viens tout proche, j’ai une belle histoire à te raconter.
— J’avais quinze ans. J’étais pensionnaire au séminaire de Chicoutimi. C’était durant la semaine sainte. Le supérieur me convoque à son bureau. Il m’informe qu’à la suite d’un coup de fil de mon père il m’investit d’une mission spéciale, celle de rapporter dans ma famille un trésor.
Malaise
Huit heures du matin. Le téléphone sonne. C’est notre voisine de palier qui, en état d’urgence, demande à Claude de lui fournir illico un document à propos de l’immeuble. Faisant fi de sa pudeur, mon homme, papier en main, frappe à la porte d’à côté. Notre voisine sort dans le couloir et se jette en sanglotant sur l’épaule de Claude. Claude est surpris de la révélation mais il l’est encore plus par la situation embarrassante dans laquelle il se trouve : tee-shirt et boxeur comme uniques vêtements et une femme pleurant sur son épaule. Il se voit là, au bout du couloir, exposé à la vue du voisinage. Mal à l’aise et déstabilisé dans sa réserve habituelle, il exprime rapidement sa compassion et rentre aussitôt. Les images sont parfois trompeuses.
— Le temps de m’habiller et je frappe à votre porte.
— Il me le faudrait tout de suite, monsieur Gagnon, mon conjoint attend en bas.
— Il me demande aussi les clés de l’appartement…
Les chiens
Je m’en confesse, je n’aime pas les chiens. Cela remonte à mon enfance. Au retour de l’école un gros chien noir aux crocs acérés m’avait poursuivie. Depuis, chaque fois que j’en rencontre un en liberté, je retiens mon souffle. Ma peur n’est certainement pas génétique, car dans ma famille on parle encore avec éloge de Miro, superbe chien roux, robuste et docile, disparu bien avant ma naissance. On dit qu’il n’en existait pas de plus gentil. Mon frère Charlot l’affectionnait beaucoup. Il lui avait même confectionné un attelage pour son toboggan. Il s’en servait en hiver pour aller à l’école du rang. Ses sœurs Marguerite et Cécile y prenaient place souvent. Comme je n’ai jamais eu l’occasion d’apprivoiser la gent canine ma réserve subsiste à leur endroit. Je reconnais les bienfaits des chiens guides pour les aveugles. Cela c’est autre chose. Je m’insurge particulièrement quand dans certaines villes comme à Paris… on laisse les « chiants » déposer leur carte de visite un peu partout. Lever les yeux en marchant sur les trottoirs pour contempler les monuments devient risques et périls. Quelle affaire! Ici à Québec, Dieu merci, ce n’est pas le cas. Les règlements obligent les propriétaires de chiens à les tenir en laisse. De plus nos parcs sont pourvus de distributeurs de sacs à déchets et de poubelles. Le maître doit ramasser les crottes de son toutou sous peine d’une forte amende. Lors d’une promenade matinale sur les Plaines j’ai eu récemment une révélation. Je n’irai pas jusqu’à dire une conversion mais un constat. J’ai découvert que les chiens grands ou petits pouvaient avoir un rôle social. En effet leur façon de communiquer avec leurs congénères force leurs propriétaires à s’arrêter et à causer entre eux. On y parle de tout, de rien, du temps, et même de politique. Voilà un bon point qui me rend la gent canine un peu plus sympathique. Si ce n’est pas une conversion, c’est peut-être un début d’apprivoisement.
Les hommes et l'habillement
Claude a besoin d’un veston sport. Comme je ne peux l’accompagner au magasin, il décide d’y aller seul. Un vendeur lui propose plusieurs modèles de différentes couleurs. Il regarde, essaie, interroge le miroir, réessaie… Deux vestons lui conviennent. Il hésite. Lequel choisir ? Bon. Il est temps, se dit-il, que je me serve de mon discernement personnel et… mon discernement personnel me dit que je dois consulter ma femme ! Louise et André entrent dans la salle de cours. Ce dernier porte un beau chandail rose cendré. Je dis à Micheline assise près de moi :
— Lequel ?
— Regarde comme le rose va bien à André.
— Oui, elle a du goût.