jeudi 29 avril 2010

La chapelle

Dans la grande maison de mon enfance il y avait une chapelle. Ce privilège nous avait été accordé par Rome afin de permettre aux quatre fils prêtres de la famille de célébrer leur messe quotidienne sans devoir aller à l’église paroissiale située à sept kilomètres. Ce petit sanctuaire fut témoin d’événements importants de l’histoire familiale.

C’est notre oncle Victor qui en fut l’architecte autour des années vingt. Jeune prêtre enseignant au séminaire de Chicoutimi, une maladie l’obligea à un arrêt temporaire avec prescription de travailler manuellement. Le temps était propice à la réalisation de son rêve de voir une chapelle dans la maison familiale.

Assisté de mon père, il en traça les plans et érigea une construction remarquable d’unité et de perfection dans les détails. Il fallait admirer l’assemblage des angles où les lignes du bois d’orme se prolongeaient d’un pan à l’autre. La base des murs faite de ce matériaux montait jusqu’à mi-hauteur pour laisser place au plâtre blanc jusqu’au sommet de la voûte cintrée. Une délicate frise crénelée démarquait le mur de la voûte. L’autel, les prie-Dieu, le chemin de croix de même que le vestiaire étaient également en bois d’orme, l’arbre mythique de la famille.

Le vestiaire de la chapelle était un imposant meuble où le célébrant pouvait choisir dans les nombreux tiroirs où ils étaient rangés les habits sacerdotaux selon la liturgie du jour. Le vestiaire était surmonté d’une armoire dans laquelle étaient enfermés les vases sacrés et le vin de messe. Oserais-je avouer qu’un jour en faisant le ménage de la chapelle, Dieu nous pardonne, ma sœur Marie et moi en avons bu une petite rasade. Voir devant nous le rituel des oncles se préparant à la célébration de la messe en revêtant les habits liturgiques m’incitait au recueillement.

Nos oncles prêtres, Charles, Alphonse et Laurent, venaient à tour de rôle se promener chez nous. Exceptionnellement, lors de grands événements, ils y étaient tous. Victor, lui, venait fréquemment. Maman l’appelait parfois le curé de la famille. Il arrivait ordinairement par le train de Chicoutimi le samedi soir pour nous donner la messe du dimanche. Nous allions le chercher à la gare. C’était toujours agréable de l’accueillir tellement il nous racontait des choses intéressantes sur son travail à la Société historique du Saguenay dont il était le fondateur.


Mon grand-père se retirait souvent dans la chapelle pour réciter ses chapelets. Lorsqu’il était mécontent (ce qui arrivait souvent vers la fin de sa vie) ses ave laissaient place à des imprécations et des supplications du genre : « Maudit Taschereau!... Race de monde! Mon doux Jésus… Mon Dieu, venez me chercher… » Nous l’écoutions à la porte et nous disions : « Pauvre grand-père, il est triste aujourd’hui. »

Les moments les plus exceptionnels qui se sont déroulés dans la chapelle sont sans contredit les célébrations du mariage des huit filles de la famille. Mon frère a dû, comme le voulait la coutume d’alors, se marier dans la paroisse de son épouse.

L’exiguïté du lieu obligeait les mariés à une fête intime, mais le décorum n’en était pas exclu pour autant. Piano ou accordéon se substituaient aux orgues pour la marche nuptiale traditionnelle. À notre mariage, béni par oncle Victor, c’est Michel Savard, oncle de Claude, qui rehaussa la cérémonie avec sa chorale acadienne.

Le temps passe. Les oncles prêtres sont morts. La maison fut vendue. Qu’est devenue la chapelle familiale? Je sais que l’autel et les habits sacerdotaux ont trouvé une nouvelle vocation dans une autre chapelle à Chicoutimi. Quant aux vases sacrés et au chemin de croix, ils furent donnés au Musée des religions de Nicolet.

Je suis passée devant la maison il y a quelques années. Je n’ai pas retrouvé celle que j’avais quittée il y a plus de cinquante ans. La maison était dans un état lamentable. J’ai su alors qu’elle avait été vendue et revendue à plusieurs reprises. Les acquéreurs l’ont négligée. J’en suis revenue le cœur serré.

J’ai appris récemment que la maison avait été acquise par des retraités soucieux de la conservation du patrimoine. Ils travaillent à sa restauration y compris celle de la chapelle. Grâce à eux la maison fut reconnue par la municipalité maison patrimoniale.

lundi 26 avril 2010

Fractures en série

L’hiver 1968-69 fut éprouvant pour nos quatre enfants. Chacun, à tour de rôle, s’est fracturé une jambe. Incroyable, mais pourtant vrai.

Yves, bêtement, lors d’une glissade en toboggan dans la coulée tout près de la maison. Voulant freiner, le pied passe sous le toboggan : fractures près de la cheville au tibia et au fibula (appelé communément péroné). Plâtre obligé.

Marie, elle, à son cours de gymnastique à l’école fait une chute sur un plancher inapproprié : fracture du fémur. Elle se voit accoutrée d’un plâtre à pleine longueur de jambe. Ses amis en y dessinant fleurs, soleils et messages joyeux en feront une œuvre graphique amusante.

Jamais deux sans trois. Jean, chaussé de bottes et de skis neufs, fait une descente vertigineuse au Mont Jacob. Au bas de la piste une bosse le projette en l’air. Retombée fatale : fracture du fibula. Heureusement il n’a pas besoin de plâtre. Le médecin affirme que la nature fera le travail.

Je croyais la saga infernale terminée.

Une semaine plus tard, je viens de terminer mon dernier cours à la polyvalente, je reçois un coup de fil d’une infirmière de l’hôpital de Jonquière qui m’informe que mon fils François est à l’urgence pour une fracture du tibia. Je crois à un canular.

Non, non, c’est bien vrai. Les patrouilleurs de ski l’ont amené en ambulance au début de l’après-midi. Votre fils préfère que je l’apprenne à vous plutôt qu’à son père qu’il dit trop nerveux.

Belle délicatesse du petit dernier envers son père, mais la femme forte de l’Évangile commence à se sentir fragile dans ses résiliences.

Je file à l’hôpital.

Vous pouvez ramener votre fils à la maison pour la nuit. Le médecin orthopédiste lui posera son plâtre demain.

François avance clopin-clopant sur ses béquilles, grimaçant de douleur malgré l’attelle qui retient sa jambe cassée.


Facile d’imaginer la réaction de Claude en rentrant à la maison. Quatre sur quatre en une saison. Là c’en est trop!

Nous nous sommes questionnés sérieusement sans trouver la réponse adéquate si, comme parents, nous avions le droit de donner à nos enfants pour leur épanouissement des instruments sportifs aussi dangereux.

samedi 17 avril 2010

Le catalogue

L’arrivée du catalogue de Noël de Dupuis & Frères comptait parmi les moments excitants de mon enfance. C’était pour moi un messager de rêve.

Nous ne recevions que ce catalogue à la maison. Il n’était pas aussi volumineux que celui tout en couleurs de chez Eaton que recevaient nos voisins. Maman par solidarité nationale achetait chez les Canadiens-français.

Il nous était interdit de déballer le catalogue avant que maman ne l’ait désinfecté. Ce qui voulait dire enlever les pages subversives, celles des gaines et soutien-gorges, au cas où elles tomberaient sous les yeux des petits cousins souvent en visite chez nous. Il fallait avoir beaucoup d’imagination pour trouver quelque subversion dans les images en noir et blanc de ces femmes corsetées de baleines. Enfin, il faut le voir avec les yeux de l’époque.

Désinfecté, le catalogue devenait pour moi objet de convoitises, spécialement les images de jouets et de poupées. Je n’avais pas de difficulté à les imaginer en couleurs. Rose devenait la robe de la poupée qui pleure, gris-bleu son landau pour la promener, rouge et verte la toupie chantante.

Je feuilletais aussi les pages de vêtements pour enfants et j’enviais les filles qui recevraient les belles robes achetées toutes faites. Je ne me plaignais pas. Je me considérais même choyée de recevoir chaque année des étrennes quand plusieurs de mes petites voisines n’en avaient pas. Encore aujourd’hui je me demande par quels miracles maman réussissait ce tour de force en cette période de la grande crise.

Chaque année la livraison par le postillon de la grosse boîte en provenance de Chez Dupuis & Frères venait me confirmer que j’aurais des étrennes au jour de l’an.

Une année cependant la boite s’est avérée trompeuse. Je n’ai pas eu mon cadeau individuel. Maman avait décidé que le cadeau serait collectif. La grosse boite renfermait un service de porcelaine anglaise pour dix-huit convives. Maman nous expliqua que cet achat exceptionnel coûtait très cher et qu’il ferait la joie de toute la famille.

Cette année-là le banquet du jour de l’an prit de la noblesse. Sur la table revêtue de la belle nappe brodée aux points richelieu par ma grande sœur Marguerite s’étalaient les pièces blanches décorées de fines fleurs et lisérées d’or du cadeau familial. Je découvrais déjà la beauté et la finesse de la porcelaine anglaise.

L’oie traditionnelle ce jour-là devint un met royal.

mardi 13 avril 2010

Gertrude

Nous attendions notre deuxième enfant. En quête d’une aide familiale, c’est à notre curé que nous nous adressons. Il connaît sûrement parmi ses paroissiennes la perle recherchée.

Peut-être Bernadette, la fille de Roméo Bergeron. Il faudrait voir…

Les Bergeron sont propriétaires de la première ferme du rang Saint-Jean-Baptiste. C’est tout près. Nous nous y rendons aussitôt. Bernadette et sa mère nous accueillent dans une cuisine luisante de propreté. La confiance s’établit. Bernadette qui n’a jamais travaillé à l’extérieur de la maison familiale accepte de nous dépanner.

Notre Yves âgé de deux ans l’a vite adoptée comme une seconde mère. Je me sentais rassurée de le lui confier pendant mon séjour à l’hôpital. Je pouvais m’absenter pour accoucher sans inquiétude.

Parmi les jeunes sœurs de Bernadette il y avait Gertrude, une adolescente de douze ans. Elle aimait les enfants. Elle passait souvent après l’école voir bébé Marie et amuser son frère Yves.

Elle finit par si bien connaître les habitudes de la maison qu’elle devint la gardienne attitrée de nos enfants. Et cela se continua longtemps après la naissance de Jean et de François jusqu’à son entrée à l’École normale. Nous nous sommes attachés à elle et elle nous le rendait bien. Elle était présente aux fêtes des enfants. Elle faisait en quelque sorte partie de la famille.

Il nous est arrivé quelques fois de l’amener avec nous en voyage, au grand bonheur de tous. J’appréciais particulièrement son aide auprès des enfants. Ses talents de pédagogue se manifestaient déjà.

Je me souviens de ce voyage d’une semaine à l’île aux Coudres à l’Auberge de la roche pleureuse. Lors d’une soirée costumée, Gertrude m’avait aidé à déguiser les enfants. Nous avions imaginé les quatre enfants en tenue pastorale autour de la bergère Gertrude. Les demoiselles Dufour, propriétaires de l’auberge, nous avaient donné accès à leur grenier garni de hardes folkloriques. Nous y avions trouvé ce qu’il fallait. Le soir de la fête, comme tous les autres participants, nos pastoureaux et pastourelles défilèrent devant un jury. Le premier prix fut accordé aux enfants Gagnon et à leur bergère.

Plus tard Gertrude devint institutrice à l’école primaire de notre paroisse. Nos enfants encore une fois eurent la chance de bénéficier de ses talents.

Un jour elle nous annonça son mariage prochain et son départ pour la Côte-Nord. Elle y continua sa carrière d’enseignante. La géographie hélas mit une distance dans nos relations.

Gertrude demeure importante dans le livre de notre famille. Elle y a enluminé quelques belles pages et nous en gardons tous un affectueux souvenir.

samedi 10 avril 2010

Invitation particulière

Lorsque j’étudiais l’anglais à Toronto en 1981, Barbara Mc Kay, chez qui je logeais, veillait sur moi comme sur sa propre fille.

Un jour je reçois une invitation à dîner de la part du Juge en chef de la cour provinciale de l’Ontario, le juge East(?). Celui-ci avait appris par Claude ma présence à Toronto et se faisait un devoir (je n’ose dire un plaisir) de m’inviter chez lui.

Le soir dit, je mets mes plus beaux atours et j’attends monsieur le Juge qui a promis de venir me chercher. Je ne l’ai jamais rencontré. Je ne connais rien du personnage. À l’heure convenue, une rutilante voiture décapotable se gare en face de la maison. Un élégant gentleman en descend et frappe à la porte. C’est le Juge en chef.

Telle Cendrillon dans son carrosse, je me sens privilégiée de monter à bord d’une si luxueuse voiture menée par un prince aussi charmant. Oublié pour quelques heures le régime austère d’étudiante. Cheveux au vent je me laisse mener jusqu’à la résidence cossue de mes hôtes.

Madame m’accueille chaleureusement. Elle ne parle pas français, mais semble le comprendre tant son visage est expressif. Mes hôtes ont aussi invité à partager le repas un couple franco-ontarien dont le mari est aussi juge à la cour de la province. Si ma mémoire est bonne son nom était Pomerleau.

Le français devenu majoritaire chez les convives, les conversations se déroulent en cette langue. Les propos arrivent vite sur la place du français en Ontario. Le juge en chef qui est bilingue s’emploie à ce que sa cour donne ses services dans les deux langues, non sans difficulté dans cette province très majoritairement anglophone. Le juge Pomerleau et sa femme pour leur part sont originaires de Sudbury. Depuis leur jeune âge ils militent pour la reconnaissance et l’épanouissement de leur langue. Ils évoquent les gains et les échecs des dernières années. Je reconnais chez eux une passion nationaliste qui s’apparente à celle des Québécois.

Il est l’heure de rentrer. Monsieur et madame Pomerleau m’offrent de me raccompagner à ma pension.

À ma grande surprise, Dame Mc Kay est encore debout. Elle me dit avoir été inquiète en me voyant partir seule avec un si beau monsieur…

Je la rassure. N’étais-je pas en sécurité dans les bras de la Justice?

jeudi 8 avril 2010

Malaise

Huit heures du matin. Le téléphone sonne. C’est notre voisine de palier qui, en état d’urgence, demande à Claude de lui fournir illico un document à propos de l’immeuble.

Le temps de m’habiller et je frappe à votre porte.
Il me le faudrait tout de suite, monsieur Gagnon, mon conjoint attend en bas.

Faisant fi de sa pudeur, mon homme, papier en main, frappe à la porte d’à côté. Notre voisine sort dans le couloir et se jette en sanglotant sur l’épaule de Claude.

Il me demande aussi les clés de l’appartement…

Claude est surpris de la révélation mais il l’est encore plus par la situation embarrassante dans laquelle il se trouve : tee-shirt et boxeur comme uniques vêtements et une femme pleurant sur son épaule. Il se voit là, au bout du couloir, exposé à la vue du voisinage.

Mal à l’aise et déstabilisé dans sa réserve habituelle, il exprime rapidement sa compassion et rentre aussitôt.

Les images sont parfois trompeuses.

lundi 5 avril 2010

Mon manteau de tartan rouge

Je devais avoir dix ans. C’était l’année de ma communion solennelle. Par un beau matin de printemps maman me dit qu’il me faudrait un manteau neuf.

Celui de Madeleine ou celui de Marie?

Non, un manteau tout neuf spécialement pour toi.

Je n’en reviens pas. Moi, huitième fille de la famille, j’use ordinairement les vêtements de mes sœurs ainées.

Ton père va au village cet après-midi. Nous profiterons de l’occasion pour aller ensemble en choisir le tissu.

Investie d’un sentiment de fille unique, je me rends avec ma chère maman chez Armand Maltais, un magasin général de Métabetchouan. Tandis que ma mère dicte à madame Maltais la liste de ses commissions, je regarde du côté des tablettes de tissus. Un tartan écossais de couleur rouge m’attire immédiatement. Qu’en pensera maman?

Le tour du manteau venu, la marchande dépose sur le comptoir des cartons de lainages, tous ternes à mes yeux. Arrive enfin le tartan rouge. Exclamation de ma part.

Qu’en pensez-vous madame Tremblay?

Maman de réfléchir à voix haute :

Ça pourrait faire un joli manteau tailleur… avec un collet de velours noir… Comme tu serais jolie avec ça ma p’tite fille!

Je vivais des moments de rêve. Aussitôt dit aussitôt taillés et mis dans le sac : tissus, doublure, rubans et fil à coudre.

Avant le retour de ton père, nous avons le temps d’aller chez Mademoiselle Henriette, la couturière.

Là, c’est le comble. Chez une vraie couturière!

Mademoiselle Henriette habite rue de la gare au dessus du magasin des demoiselles Coulombe. Nous accédons à son logement par un escalier extérieur. La vieille demoiselle nous accueille dans son salon qui sert à la fois de salle de couture. Sa machine à coudre trône près de la fenêtre. Tout à côté, dessus une grande table : ciseaux, gallon à mesurer, patrons, boite de boutons, bobines de fil et vêtements en cours de confection. La pièce est propre et rangée, mais ça sent le renfermé.

Henriette semble étonnée que maman ait recours à ses services alors qu’elle sait si bien coudre.

Je n’ai pas le temps en ce moment et votre réputation de couturière hors pair m’amène à vous demander ce service.

Flattée, mademoiselle Henriette accepte et me prie d’enlever mon manteau d’hiver pour prendre mes mesures… Et c’est parti. Deux essayages et deux semaines plus tard, nous sortons de chez elle avec un manteau unique.

Au bas de l’escalier, maman me réserve une autre surprise.

Entrons chez les demoiselles Coulombe, me dit-elle. Un béret noir ou bleu marine irait bien et il te faut aussi des souliers neufs.


Tant de largesse suppose de sa part des prouesses d’économies domestiques insoupçonnées...

De retour à la maison, c’est l’essayage devant mes grandes sœurs.

Qu’en pensez-vous ? demande maman.

On applaudit à ma transformation. Une d’elles suggère de couper mes longues tresses de cheveux et de me faire friser. Toutes d’accord. Finie l’enfance.

Ma communion solennelle devient pour moi un rite de passage. À mes pensées mystiques se mêlent des pensées profanes nouvelles. Je me sens grande et belle.

Ce fameux manteau de tartan rouge fut en quelques sortes le cocon de la chrysalide que j’étais en ma dixième année.

dimanche 21 février 2010

Les boites à chansons

Fin novembre 2009. Un air des années 1970 nous arrive au Théâtre Petit- Champlain à Québec : Boite à chansons, spectacle mis en scène par Robert Charlebois avec quatre auteurs-compositeurs de l’époque plus son fils Jérôme.

Claude et moi étions parvenus à nous procurer des billets… un an à l’avance. Notre patience sera récompensée.

La scène est à découvert et le décor minimaliste nous met déjà dans l’ambiance des boites à chansons de l’époque : filets de pêche, lampe à l’huile, fanal et bougies. Cela nous rappelle La maison rouge au bord de la Rivière-aux- sables à Jonquière où nous avions assisté au tout premier spectacle du genre. Près de nous, des voisins évoquent La butte à Mathieu du nord de Montréal et le Cabastran de Joliette.

Après une présentation originale du jeune Charlebois, arrive Pierre Calvé guitare en mains avec ses premières chansons invitant au voyage : Quand les bateaux s’en vont, Vivre en ce pays… sur un fond musical du contrebassiste Michel Donato.

Dès les premières notes, une émotion m’étreint et persiste jusqu’à la fin. Émotion associée à la qualité des textes, au souvenir, à l’âge, au temps qui passe. Claude à côté de moi garde un mutisme éloquent.

Le cœur en émoi, j’accueille Pierre Letourneau accompagné à la guitare par son ami Michel Robidoux : Le monde est beau.

Claude Gautier suit avec ses textes sublimes : Le plus beau voyage, Le soleil brillera demain.

Jean-Guy Moreau imitateur et compositeur évoque la part des femmes dans la chanson québécoise notamment celle des Clémence Desrochers, Pauline Julien, Renée Claude, Monique Leyrac et Louise Forestier.

À la toute fin du spectacle, après une ovation chaleureuse de l’assistance, composée surtout de têtes grises, nous rentrons à la maison remués de bons souvenirs.

Importance de nos chansonniers

Cet événement me fera réfléchir sur l’importance des chansonniers au Québec. Ils ont marqué l’histoire de notre pays. Nous étions au début de notre éveil politique. Avant leur avènement notre chanson populaire puisait dans le folklore ou nous parvenait de France ou des États-Unis.

Voici que dans les années 1960, nos poètes chansonniers nous révèlent à nous-mêmes et nous font prendre conscience de notre spécificité. À travers leurs paroles nous trouvons notre âme et la vérité historique de notre combat collectif.

Leurs mots phares éclairent nos esprits. Leurs chansons répondent à notre besoin viscéral comme peuple. Notre sentiment d’appartenance et notre fierté nationale s’affirment.

Me vient à l’esprit le fabuleux souvenir du grand spectacle de la Super-franco-fête de 1974 qui réunissait sur les Plaines d’Abraham plus de 100 000 personnes venues entendre les trois grands de la chanson québécoise : Leclerc, Vigneault et Charlebois. C’était le soir de l’ouverture du Festival international de la jeunesse francophone. Nous y étions venus de Jonquière avec nos quatre enfants. Mariette et Jérémie, nos amis de Montréal et leur famille se joignirent à nous. Nous formions une petite cellule solidaire au milieu de la foule en liesse. La musique et les mots de nos auteurs sonnaient doux à nos oreilles de Québécois. Jamais je n’avais ressenti un tel sentiment de fierté nationale. C’était comme une renaissance. À la fin du spectacle, des milliers de petites lumières accueillirent la chanson de Raymond Lévesque Quand les hommes vivront d’amour, entonnée par les trois grands et poursuivie spontanément par la foule comme un rite sacré d’un peuple plein d’espérance.

Dernièrement, Robert Charlebois disait sur les ondes de Radio Canada le sentiment qui l’habitait ce soir-là : « Sur les Plaines, je me sentais au service de la langue qu’on aimait, qu’on chantait ».

Oui, une langue belle qui n’était pas celle des autres. C’était la nôtre, prometteuse d’un printemps qui verrait sans doute naître un pays, le nôtre.

mercredi 6 janvier 2010

Solange


Elle s’appelait Solange. Solange Alain. Claude, étudiant à Québec, m’en avait parlé dans une de ses lettres. Cette étudiante en chant à l’école de musique de l’Université Laval l’accompagnait parfois à des concerts.

Tu devrais l’aimer, elle te ressemble.

La confrontation se fait par un beau samedi de mai 1952, alors que Solange vient avec lui à Jonquière.

Je m’amène à la résidence des Gagnon. Dès l’entrée j’entends de la musique. Claude m’accueille rapidement à voix basse et m’invite à venir m’asseoir au salon.

Debout une jolie blonde à la voix de soprano chante avec une assurance manifeste : « L’amour est enfant de bohème qui n’a jamais, jamais connu de loi… ». Madame Gagnon l’accompagne au piano tandis que les autres membres de la famille écoutent émerveillés.

Je me sens provinciale dans ma petite jupe plissée écossaise et mon twin-set vert foncé alors que Solange, elle, porte un élégant tailleur pied-de-poule de style Chanel. Je ne vois pas la ressemblance dont parlait Claude. Sauf la couleur des cheveux, je ne vois pas en quoi je peux me comparer à cette demoiselle délurée de la capitale déjà vouée au monde de la scène.

Par instinct de survie, oubliant mes certitudes fragilisées, je me lève et je vais saluer la vedette en lui disant que Claude dans une de ses lettres quotidiennes m’a parlé de son talent de chanteuse. Lui affirmer la quotidienneté de notre correspondance voulait à ma façon lui déclarer mon rang de favorite.

Pendant le repas qui suivit ce concert intime, j’ai eu l’occasion d’échanger avec Solange, d’évaluer sa culture et surtout sa grande délicatesse. Je me suis sentie rassurée. Notre amour n’était pas en danger. Ouf!

Le temps à passé. Qu’est devenu Solange depuis? Nous avons appris récemment par un de ses cousins vivant dans notre immeuble que Solange avait fait carrière aux États-Unis. Lui aussi en a perdu la trace.

La neuvaine


C’est l’heure d’aller étendre les laizes. Les gens vont arriver bientôt.

Voilà ce que nous disait maman vers sept heures chaque soir de la neuvaine à la croix qui avait lieu en mai durant le mois de Marie.

Les voisins s’amenaient à pied. Monsieur et Madame John, Monsieur et Madame Henri suivis de la grand-mère Johnny aux longues jupes superposées… que l’on voyait un arpent avant d’arriver écarteler les jambes sans façon au bord du chemin pour faire pipi. Un peu plus loin c’était la famille d’Edgard Gagnon en compagnie de leur chien. De l’autre côté, venant du bas de la côte de l’école, souvent en retard, c’était Ernestas Guay à la voix grave de maître-chantre et sa femme tout essoufflée de s’être empressée…

Cette neuvaine était une initiative de mes parents. Les habitants du rang venaient neuf soirs d’affilée durant les semences prier la sainte Vierge pour une bonne récolte. Pour le meilleur confort des pèlerins qui devaient s’agenouiller nous déroulions des laizes en catalogne sur l’herbe devant l’enclos où était plantée la croix garnie pour la circonstance de lilas odorants.

Notre croix du chemin mesurait une quinzaine de pieds de hauteur. Noire et ornée de pointes blanches biseautées en son sommet et au bout de ses bras, elle régnait de l’autre côté du chemin en face de la maison.

Je me souviens que cette neuvaine était à la fois une démarche religieuse dont le rituel était présidé par mon père et un événement social joyeux. Dans la première partie on récitait le chapelet et chantait des cantiques. C’est mon frère Charles-Eugène qui entonnait les refrains tout en laissant les solos à Ernestas notre maitre-chantre. Dans la deuxième partie, les adultes s’attardaient sur la galerie pour piquer une jasette jusqu’à la noirceur, tandis que nous les enfants inventions des jeux amusants.

À huit heure juste, comme à l’accoutumée, maman donnait le signal de la fin de la récréation :

Il y a de l’école demain, les enfants, il est temps de rouler les laizes et d’aller au lit.

À demain les amis!

Les chiens

Je m’en confesse, je n’aime pas les chiens.

Cela remonte à mon enfance. Au retour de l’école un gros chien noir aux crocs acérés m’avait poursuivie. Depuis, chaque fois que j’en rencontre un en liberté, je retiens mon souffle.

Ma peur n’est certainement pas génétique, car dans ma famille on parle encore avec éloge de Miro, superbe chien roux, robuste et docile, disparu bien avant ma naissance. On dit qu’il n’en existait pas de plus gentil. Mon frère Charlot l’affectionnait beaucoup. Il lui avait même confectionné un attelage pour son toboggan. Il s’en servait en hiver pour aller à l’école du rang. Ses sœurs Marguerite et Cécile y prenaient place souvent.

Comme je n’ai jamais eu l’occasion d’apprivoiser la gent canine ma réserve subsiste à leur endroit.

Je reconnais les bienfaits des chiens guides pour les aveugles. Cela c’est autre chose.

Je m’insurge particulièrement quand dans certaines villes comme à Paris… on laisse les « chiants » déposer leur carte de visite un peu partout. Lever les yeux en marchant sur les trottoirs pour contempler les monuments devient risques et périls. Quelle affaire!

Ici à Québec, Dieu merci, ce n’est pas le cas. Les règlements obligent les propriétaires de chiens à les tenir en laisse. De plus nos parcs sont pourvus de distributeurs de sacs à déchets et de poubelles. Le maître doit ramasser les crottes de son toutou sous peine d’une forte amende.

Lors d’une promenade matinale sur les Plaines j’ai eu récemment une révélation. Je n’irai pas jusqu’à dire une conversion mais un constat. J’ai découvert que les chiens grands ou petits pouvaient avoir un rôle social. En effet leur façon de communiquer avec leurs congénères force leurs propriétaires à s’arrêter et à causer entre eux. On y parle de tout, de rien, du temps, et même de politique. Voilà un bon point qui me rend la gent canine un peu plus sympathique. Si ce n’est pas une conversion, c’est peut-être un début d’apprivoisement.

Les colères de mon grand-père

Les colères de mon grand-père n’avaient d’égales que l’entêtement de ma mère. La voix forte de l’un voulait avoir raison du ton péremptoire de l’autre.

Mon Dieu! que j’ai souffert de leurs querelles! Peut-être est-ce pour cela que mon souvenir en a amplifié la fréquence.

Grand-père vivait à la maison. C’était selon la tradition. Le père vieillissant passait la propriété au fils qui devait le loger et le nourrir jusqu’à sa mort. L’aïeul jouissait d’un statut de patriarche vénéré et respecté, malgré les situations parfois difficiles.

Grand-père n’hésitait pas à se mêler des affaires de la maison de façon autoritaire malgré le fait qu’il en avait passé la gestion à mon père. Cela déclenchait souvent discussions interminables et échanges acerbes.

À mon avis, il aimait s’obstiner. Tout pouvait l’allumer.

Par exemple, un article du journal Le Devoir, un retard à réparer une clôture, un travail exécuté de manière différente de la sienne, tout pouvait être matière à discussion spécialement avec ma mère qui n’hésitait pas à l’affronter.

Un sujet inflammable entre tous concernait les engagements sociaux de mon père. Je me rappelle qu’un jour au lendemain d’une assemblée de la commission scolaire dont mon père était le président, il commença son déjeuner en disant à maman:

Raoul s’est levé plus tard que de coutume à matin. À force de trotter le soir et à s’occuper des affaires des autres… il va finir par négliger sa terre.

Vous avez tort de parler ainsi, lui répliquait ma mère. Vous devriez plutôt être fier de votre fils au lieu de l’accabler de reproches.

Mon père, diplomate de nature, écoutait les diktats de son père, donnait parfois son opinion mais agissait à sa manière. Maman, elle, ne lâchait pas prise et répliquait inlassablement. Il s’en suivait des discussions interminables qui me mettaient dans un grand malaise, toute partagée que j’étais entre ces deux êtres que j’aimais.

Eux aussi s’aimaient bien. Maman admirait la stature physique et intellectuelle de son beau-père de même que sa rigueur morale. Lui admirait chez maman sa grande intelligence. D’ailleurs il disait d’elle dans son langage phallocrate qu’elle avait un cerveau d’homme… Compliment suprême.

Malgré cela dans un excès de colère je l’ai entendu lui répliquer un jour :

C’est pas une étrangère qui va venir me dire quoi faire dans ma maison!

Et moi qui, je pense, a hérité du caractère pacifique de papa, je suppliais maman de laisser tomber.

À bout d’arguments souvent Grand-père sortait et disparaissait pendant des heures. À l’heure du repas, on m’envoyait le chercher. Je le trouvais ordinairement assis sur le siège d’une carriole dans le hangar à voitures, son chapelet à la main, l’air piteux, manifestement malheureux.

Venez Grand-père. Venez dîner. Maman vous a préparé un bon repas.

Il me suivait docilement.

C’est par amour pour toi ma p’tite fille que je rentre à la maison.

Fallait-il le croire? C’était un beau prétexte pour cacher sa faim.



Onésime Tremblay, vers 1930