vendredi 27 août 2010

Énigme

Nous montons les premiers dans le car de touristes qui nous mènera au sommet des Andes. Nous prenons place en avant afin d’avoir une vue panoramique sur le paysage. La route sera longue et pittoresque depuis Mendoza jusqu’à Las Cuevas, le plus haut sommet des Amériques.

Le car continue sa cueillette de voyageurs. Au dernier hôtel monte un seul passager, un beau grand jeune homme dans la vingtaine, vêtu de blanc, tenue sport griffée. Élégance remarquable.

Dès la première marche il regarde Claude et le gratifie d’un sourire engageant. Tandis qu’il remet son billet au chauffeur je vois les chaines en or qu’il porte au cou et au poignet.

Qui est ce personnage? Énigme.

À l’heure du lunch, arrêt à la montagne Pénitentes et à son centre de ski. Nous choisissons une table avec vue sur la montagne. Le jeune solitaire se place à distance de façon à pouvoir nous regarder, ce qu’il ne manque pas de faire à plusieurs reprises.

À la longue pause qui suit au Pont des Incas, il s’adosse au garde-fou et suit Claude du regard tandis que nous marchons dans les gradins. De même devant les boutiques où nous marchandons les foulards en alpaca, il ne cesse de regarder de notre côté. Il n’achète pas, il observe.

Je m’étonne du mutisme de Claude. Habituellement il engage la conversation avec les voyageurs. Ici, rien. Malaise peut-être?

Je ne rêve pas. Au sommet de Las Cuevas, l’énigmatique personnage prend des photos où, mine de rien, Claude est dans sa mire.

Retour à Mendoza. Le car ramène chaque passager à son hôtel. Le bel éphèbe descend le premier au chic palace où il loge. Dernier regard vers Claude.

L’énigme demeure.

Me viennent en mémoire des images de Mort à Venise de Visconti.

mardi 24 août 2010

Fièvre

Cent trois de fièvre. Claude est cloué au lit dans notre confortable chambre de l’hôtel Regis à Mexico. Il a attrapé la tourista. Pas question pour lui de manger ce soir-là.

Je descends seule à la salle à dîner avec nos compagnons de voyage Germaine et Roland. La décoration de la place est cossue. La clientèle est distinguée. Un trio de mariachis ajoute une atmosphère festive au repas.

Je remarque qu’à la table voisine deux beaux messieurs lorgnent souvent de notre côté. Au dessert, sans invitation de notre part, les mariachis viennent nous jouer la sérénade. Le serveur apporte trois flutes de champagne sous l’œil entendu de nos voisins. Galante entrée en matière qui les amène à se joindre à nous.

Ils sont architecte et ingénieur, disent-ils. J’ajouterais aussi charmeurs d’expérience… Mon anglais étant limité et mon espagnol encore plus, je laisse les conversations à Germaine et Roland. Mon seul langage est visuel.

L’un d’eux me le rend bien et ose même me demander en montrant le papillon de mon pendentif : « Are you butterfly ? » Me sentant protégée par mon beau-frère, je réponds avec coquetterie : « Sometimes… »

Vient vite alors une invitation à continuer la soirée dans une boite où se produisent les meilleurs mariachis de Mexico.

Germaine semble apprécier la chose. Roland, pas du tout :

Il n’en est pas question. Pense à ton mari malade là-haut, Yvonne.

Nous retournons sagement au chevet de Claude sans autre discussion.

Remercie-moi mon cher beau-frère. Je te ramène ta femme avant qu’elle accepte l’invitation galante d’un séducteur mexicain.

Et d’expliquer la situation et tout…

Claude saisit l’occasion pour provoquer son beau-frère un tantinet conservateur:

Dommage, Yvonne, c’était une occasion unique !

Câlibi ! (juron de Roland) Tu as sûrement encore de la fièvre pour divaguer comme ça !


Note : Roland G. était l’aîné de mes beaux-frères. Il avait épousé ma sœur Marguerite. Après le décès prématuré de celle-ci, il épousa Germaine V. que nous avons adoptée comme une sœur. Malgré la différence d’âge d’une quinzaine d’année, nous nous entendions très bien avec eux. Pour preuve, nous avons partagé ensemble trente-deux voyages au Québec, au Canada, en Amérique, en Europe et en Asie.

vendredi 20 août 2010

Moi, mes souliers…

Qui m’aurait dit que mes souliers de tango acquis à Québec me seraient échangés en Argentine?


Je les avais achetés de notre professeur de tango qui revenait d’Argentine. Je m’étais laissée séduire par un modèle en cuir verni. Un peu serrés, mais si élégants. À l’usage ils devraient se distendre m’avait-on dit. Le lendemain, un nouvel essayage à la maison me prouva mon erreur. Je les rangeai dans l’oubliette de la garde-robe.

Sept ans plus tard nous projetons d’aller en Argentine. Notre ami Hugo vient nous visiter en compagnie de son amie Alexandra, une jeune femme de Buenos Aires, pour nous aider à planifier notre voyage. Nous prenons note de leurs judicieux conseils, des lieux à ne pas manquer, des articles à acheter comme des pulls en alpaga, des falcons, des souliers de tango…

Ma mémoire s’éveille : « mes souliers! »

Je cours les chercher pour leur montrer et leur raconte mon achat raté d’il y a sept ans. Alexandra reconnait la marque :

Ce sont des Flabella? C’est là que j’achète les miens rue Suipasha. Apportez-les, ils vont vous les échanger.

Incrédule, je les mets quand même dans ma valise.

Le hasard fait bien les choses. À Buenos Aires nous réalisons que la rue Suipasha est tout près de notre hôtel. Nous décidons de tenter notre chance chez Flabella. J’apporte avec moi les souliers. Dès l’entrée dans la boutique nous sommes impressionnés par la variété des souliers de tango qu’on y offre. Nous sommes reçus chaleureusement par le couple propriétaire des lieux. Rassurée par cet accueil, j’explique à la dame la raison de ma démarche et lui montre les souliers. Elle reconnaît tout de suite qu’il s’agit bien d’un produit de leur maison. Elle accepte de les échanger.

Nous n’en avons plus de ce modèle mais nous en avons beaucoup d’autres qui devraient faire votre affaire.

Je trouve facilement les chaussures de remplacement. La dame les glisse dans mon sac qu’elle me remet avec le sourire entendu d’un marché conclu.

Ce n’est pas tout, madame. J’aimerais essayer les souliers rouges exposés dans la vitrine.

Manifestement je lui fais plaisir… et à moi aussi… car à l’essai ils me vont à ravir. Achat conclu.

C’est au tour de Claude d’intervenir.

J’aimerais essayer le modèle classique que je vois là.

Pour lui aussi l’essai fut convainquant d’autant plus que la charmante dame accepta de bonne grâce son invitation à exécuter quelques pas de tango dans ses bras sous les yeux amusés des clients.


Nous venions dans cette boutique pour échanger une paire de souliers, nous en ressortons joyeusement avec trois. Viennent les milongas de Québec!

Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé…

mardi 10 août 2010

L’annonce faite à Marie

Dernier samedi d’août. L’école du rang commence dans quelques jours.

Tout est prêt : les robes du dimanche prévues pour la première journée sont bien repassées et suspendues dans la garde-robe, les sacs d’école remplis de livres, de cahiers neufs, de crayons bien affûtés dans leurs coffres en bois attendent près des lits. Il ne reste plus que la coupe de cheveux.

Nous, les quatre dernières alignées à la table de la cuisine, attendons notre tour pour prendre place sur le haut banc. Maman est là avec sa trousse de barbier.

Qui veut bien s’asseoir la première ?

Moi, dit Marie.

Marie, sept ans, toute confiante observe miroir en main les coups de ciseaux de la coiffeuse. Elle lui fait une jolie coupe en balai selon la mode du temps.

Avant de céder sa place, ma sœur pose à notre mère cette question qu’elle n’attendait sûrement pas :

Est-ce vrai, Maman, que je ne suis pas ta petite fille ?

Maman a toujours su contrôler ses émotions. C’est d’un ton très calme qu’elle demande malgré sa surprise :

Qui t’a dit ça ?

Cécile Gagnon, chez monsieur John.

Maman fait mine de couper quelques poils rebelles puis répond :

Tu es ma petite fille, Marie. Ton père et moi, nous sommes allés te chercher à la crèche de Québec. Tu avais trois mois. Nous pensions ramener un garçon mais quand nous t’avons vue si belle et souriante c’est toi que nous avons choisie. J’attendais que tu sois plus grande pour te le dire.

Sur ce, ma mère la fait descendre du banc, lui donne une tape affectueuse sur l’épaule et reprend :

Tu es notre petite fille et tu es toujours belle. Qui vient s’asseoir maintenant ?

samedi 7 août 2010

Le bréviaire

Par beaux matins, une dame marche sur les Plaines un livre ouvert dans les mains. Sans perdre la cadence, elle lit sans interruption.

Cela me ramène à mon enfance quand mes oncles prêtres déambulaient sur la longue galerie de la maison en lisant leur bréviaire. Maman nous disait alors de jouer en arrière pour ne pas les déranger.

Un jour, à l’heure de la vaisselle, ma sœur Marie, plongée dans la lecture des Trois mousquetaires en faisant les cent pas sur la galerie, fait semblant d’ignorer sa tâche. Je lui demande de venir m’aider.

Sans arrêter sa marche, elle réplique :

Déranges-moi pas, je lis mon bréviaire !

Les hommes et l’habillement

Claude a besoin d’un veston sport. Comme je ne peux l’accompagner au magasin, il décide d’y aller seul. Un vendeur lui propose plusieurs modèles de différentes couleurs. Il regarde, essaie, interroge le miroir, réessaie…

Deux vestons lui conviennent. Il hésite. Lequel choisir ?

Lequel ?

Bon. Il est temps, se dit-il, que je me serve de mon discernement personnel et… mon discernement personnel me dit que je dois consulter ma femme !

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Louise et André entrent dans la salle de cours. Ce dernier porte un beau chandail rose cendré.

Je dis à Micheline assise près de moi :

Regarde comme le rose va bien à André.

Oui, elle a du goût.

mercredi 28 juillet 2010

Défi

Fin d’après-midi, février 1981. Claude Vaillancourt, président de l’Assemblée nationale, au bout du fil :

J’ai pensé à vous pour réaliser mon portait officiel comme Président de l’Assemblée nationale.

À l’époque je ne peignais que des femmes. C’est donc avec surprise que je reçus cette demande. Le défi était grand. Sans en mesurer toute l’ampleur, j’acceptai au grand bonheur de Monsieur Vaillancourt qui termina en m’informant que son prédécesseur avait été peint par Jean-Paul Lemieux. La barre était haute !

À la signature du contrat, le fonctionnaire de l’Assemblée nationale me mentionne que c’est la première fois que ce mandat est confié à une femme. Le défi monte de nouveau d’un cran.

J’apprends aussi que le portrait de Clément Richard peint par J.-P. Lemieux n’est pas encore accroché dans la galerie des présidents parce que sa composition non conventionnelle a soulevé des critiques chez les parlementaires. J’en prends bonne note. Mon défi est déjà suffisamment grand. Je représenterai donc le président assis sur son trône comme le veut la tradition.

Je profite de ce passage à Québec pour prendre de nombreuses photos de la Chambre bleue et particulièrement du trône présidentiel finement sculpté.

Autre défi, Monsieur Vaillancourt m’affirme n’avoir qu’une demi-journée à disposer pour les séances de pose. Mon fils François, photographe à l’œil vif, accepte de prendre des photos de mon célèbre modèle durant la pose dans mon atelier. Ces documents photographiques devraient compenser les séances manquantes.

Je réalise d’abord un croquis en taille réduite sur une feuille quadrillée, ce qui me permet par la suite de le transposer à l’échelle sur la grande toile au moyen d’un fusain. Pour ce faire j’ai l’aide précieuse de mon fils Jean, alors étudiant en art à l’université. Une fois transposé, je fixe le dessin au moyen d’un lavis et efface toute trace de charbon. Me voici seule maintenant pour commencer l’huile.

Avant de m’attaquer au personnage, je commence par le fond. J’opte pour le bleu royal en référence aux couleurs du Québec, afin qu’en avant-plan le fauteuil présidentiel avec ses tons dorés soit mis en valeur. Je me suis longtemps attardée aux fines sculptures du fauteuil. J’ai pris plaisir à rendre avec grande précision les armoiries du Québec au sommet, les hauts et bas reliefs du dossier, le rouge du velours.

Pendant ce temps, mon personnage s’impose dans ma tête. Il me reste à l’installer sur le trône et, défi ultime, à le rendre ressemblant dans la dignité de sa fonction.


Y suis-je arrivée? Deux témoignages me rassurent.

Le premier vient de la mère du président qui, en voyant le portrait de son fils, s’exclame :

C’est lui en peinture!

Le deuxième, de son chauffeur qui fait cette remarque :

Il se ressemble mais… il est plus mince qu’en réalité.

Aurais-je inconsciemment répondu au désir de monsieur Vaillancourt qui m’avait confié, lors de sa séance de pose, vouloir perdre du poids. L’art du portrait ne consiste-t-il pas à idéaliser le personnage?


Modestement je pense avoir relevé le défi. Ce portrait du quarante-huitième président de l’Assemblée nationale a rejoint ses pairs dans la galerie des présidents au Parlement de Québec.

vendredi 23 juillet 2010

Générosité

Les artistes ont la réputation d’être généreux. Il arrive même qu’on abuse d’eux, mais cela est une autre histoire.

Cette réputation n’est pas exagérée. On les voit souvent accepter de mettre gratuitement leurs talents au service d’une cause humanitaire, de prêter leur voix à la promotion d’une bonne œuvre, d’offrir un tableau au profit d’une association de bienfaisance. Il arrive aussi que leur engagement vienne de leur crédo en une option politique.

Marcelle Ferron

Lors de la campagne référendaire de 1980, je reçois un coup de fil de la grande artiste Marcelle Ferron, porte-parole nationale des artistes du Québec pour le camp du oui. Étonnée, je lui demande ce qui me vaut cet honneur.

Accepteriez-vous d’être la représentante des artistes du Saguenay à cette campagne référendaire?

J’ai dit oui sans hésiter puisque je partageais son espoir de voir notre Québec devenir un pays. Elle me parla longuement. De mon côté, j’écoutais avidement les propos de cette femme de grande renommée qui prenait le temps de me parler familièrement de choses et d’autres comme si j’étais une vieille copine. Avant de raccrocher, elle me dit:

Quand vous viendrez à Montréal, appelez-moi, nous irons prendre un pot…

Elle n’est plus maintenant. Elle est morte avant que je donne suite à son invitation. Je regrette de n’avoir pu la rencontrer en personne.

Jean-Paul Riopelle

Un autre grand, Jean-Paul Riopelle, me vient en mémoire. C’était à Chicoutimi dans les années 70. Il y était venu pour prononcer une conférence avec son amie Madeleine Arbour. Lors du coquetel qui suivit, Riopelle se trouve en face de moi dans le hall. J’ose le saluer et lui dire que nous venions d’acquérir une de ses superbes lithographies intitulée Abstraction lyrique.

Elle est splendide et je l’aime beaucoup…

Il me sourit, me regarde intensément et me gratifie de ce compliment :

Si c’est vous qui l’avez choisie, Madame, je suis sûr que c’est la plus belle !

À compliment, compliment et demi.

Gérard Bélanger

Un artiste à qui je suis redevable est le sculpteur Gérard Bélanger. Il était venu à la maison avec un ami et avait vu dans mon atelier une tête de jeune fille avec une longue tresse. Il me dit son admiration.

Bien réussie. C’est un tour de force de l’avoir réalisée en argile. Cela aurait été plus facile avec de la cire.

C’est que je n’ai jamais essayé de sculpter avec ce médium.

Spontanément il m’offrit de venir passer une journée avec lui dans son atelier à Inverness où il me montrerait comment faire. Je ne pouvais laisser passer si généreuse invitation.

Le jour convenu, quand je me suis présentée à son atelier, Gérard a laissé de côté l’œuvre sur laquelle il travaillait pour s’occuper uniquement de moi. À la fin de la journée, je retournais chez moi enrichie d’une nouvelle manière de faire et d’une grosse brique de cire à sculpter dont il me fit cadeau. Cette générosité de Gérard à mon égard ajouta un motif de plus à mon admiration envers lui déjà présente depuis longtemps.

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C’est en pensant à tous ces actes de générosité de la part de ces grands que je bondis lorsqu’on ose affirmer devant moi que les artistes sont mesquins.

Mesquins? Pas vrai!

lundi 19 juillet 2010

Lettre à Maurice

Mon cher Maurice,

Lors de notre dernier voyage en Charlevoix, tu me dis, d’un air coquin, avoir une question à me poser. Intriguée, je prête l’oreille.

Pas tout de suite... quand nous serons seuls.

Rien pour me rassurer. Avide de savoir, j’ai vite fait de me présenter le lendemain, au petit-déjeuner, sachant que tu y serais à la première heure.

Et puis, cette question?

Avec un sourire inquisiteur tu me demandes:

Yvonne, comment s’appelait ton premier amoureux?

Claude, bien sûr.

Mais avant…

J’ai bien eu des petites amourettes, sans plus.

Des noms, des noms?

Laurent, Guy, Raymond…

Et… JEAN-LOUIS…?

Monsieur Dolbec?...

Tu évoquais là la plus belle histoire romanesque de mon adolescence.

D’où tiens-tu cela?

Je reviens d’une excursion de pêche avec un fils Dolbec qui m’a fait cette révélation.

Cette sortie mérite explication.

Voici donc, mon cher Maurice, l’histoire d’un amour impossible.

J’ai douze ans. Je dois poursuivre mes neuvième et dixième années au couvent du village. Ma sœur Claire accepte de me prendre en pension chez elle. Un autre pensionnaire y loge aussi. C’est Monsieur Dolbec, instituteur et collègue de mon beau-frère Alfred également instituteur. Assis au salon, un livre à la main, le pensionnaire porte son regard sur la jeune fille timide qui arrive. Il est beau, élégant et arbore un sourire énigmatique. Alfred me présente avec des qualificatifs excessifs. Je fonds.

À la table, ce soir-là, mon beau-frère, voulant sans doute me mettre à l’aise, y va de taquineries loufoques à mon endroit qui ont l’effet de me faire rougir d’avantage sous le sourire toujours énigmatiquement de Monsieur Dolbec.

C’est dans cet état d’esprit qu’a commencé ma cohabitation avec le beau pensionnaire. Son charme silencieux accentuait mon malaise.

Les jours se suivaient sans atténuer ma timidité envers lui. Dès que j’entendais ses pas sur la galerie, mon cœur commençait à battre. Et que dire du parfum délicieux qu’il laissait dans son sillage après sa toilette ? Sans en connaître le nom, j’en retiens le souvenir suavement enivrant.

Un jour, pour justifier ses sorties des bons soirs, il apprend à ma sœur qu’il fréquente une demoiselle Simard, une des plus belles filles du village. Je connais cette belle demoiselle qui est au surplus intelligente et distinguée.

Au cours de l’hiver, alors que je suis seule à la maison tout occupée à faire mes devoirs sur la table de la cuisine, monsieur Dolbec attire mon attention.

Je veux te montrer quelque chose.

Il sort de sa poche un écrin de velours bleu, l’ouvre et me montre la jolie bague qu’il va offrir à sa fiancée.

Essaie-là.

Troublée, les yeux dans l’eau :

Comme elle est chanceuse!

Loin de me consoler, il ajoute :

Peut-être que cette bague serait à toi si tu avais dix ans de plus.

Quelques années plus tard, alors que j’étais heureuse mariée, j’ai revu Monsieur Dolbec. Je lui ai dévoilé mon amour secret d’adolescence. Il a souri de l’air entendu de quelqu'un qui sait.

Voilà, mon cher Maurice, une page romantique de ma vie qui est loin d’être une histoire de pêche.

En toute amitié.

Yvonne

mercredi 23 juin 2010

La palette de couleur

Merveilleux outil, la palette de couleur est cette plaque percée d’un trou pour le pouce, sur laquelle le peintre dispose et mêle ses couleurs. De façon abstraite, on parle de la palette de couleur d’un artiste pour désigner l’ensemble des couleurs qu’il utilise ordinairement.

La palette sur laquelle je travaille depuis plus de cinquante ans est toujours lisse comme une neuve. Ce qui avait d’ailleurs étonné un journaliste venu m’interviewer dans mon atelier.

Comment faites-vous pour garder votre palette si propre ?

Je la nettoie. C’est tout !

Il existe bien des palettes jetables, sortes de tablettes en papier ciré dont on peut détacher les feuilles une à une après usage. Mais moi, je préfère ma palette en bois. J’aurais mauvaise grâce à délaisser cette alliée, témoin de toutes mes recherches. Et Dieu sait si elle en a vues de toutes les couleurs !

En fait, la palette c’est le support de l’artiste sur lequel il mélange les pigments jusqu’à l’obtention de la couleur désirée. Un dialogue sensible s’établit entre elle et lui. Avec son œil il évalue la justesse du ton alors qu’avec sa spatule il jauge la densité de la pâte. Si besoin est de la diluer, il ajoute un peu de médium solvant placé dans le godet accroché à la palette. Bref, la palette est un mini laboratoire de recherche.

Dans sa signification abstraite la palette désigne le choix des couleurs généralement utilisées par l’artiste. Elle devient alors grande révélatrice de sa personnalité et de son vécu. On n’a qu’à penser aux couleurs claires d’un Renoir heureux, aux tristes compositions d’un Schiele tourmenté, aux coloris éclatés d’un Pellan joyeux, pour deviner l’état d’esprit qui les habitait.

La palette d’un artiste évolue au fil des ans. Picasso avant sa démarche cubiste aura ses périodes successives de bleu et de rose. Dans la première, il dépeint des scènes graves. Dans la seconde, il exprime sensualité et tendresse. Borduas, coloriste au début, devient sombre à la fin. Il ne peint alors que de grandes taches noires sur fond blanc, tristement surnommées par les critiques : « peaux de vaches ».

Révélateur de l’âme, la palette ne peut mentir. Elle brosse à sa manière la vie de l’artiste. Si je regarde l’évolution de ma propre palette, je vois que mes couleurs timides du début s’affranchissent progressivement. Dans mes derniers tableaux, dédiés à mes petits-enfants, les fleurs abondent. Signe manifeste de mon bonheur.

lundi 14 juin 2010

Mon atelier

Le temps fut long avant que j’aie mon espace à moi, mon atelier.

Dans notre maison à Jonquière, il n’y avait de place que pour la famille. Chacun finit par avoir sa chambre, mais pour moi, prendre ma place n’était pas simple.

Au début, c’était la cuisine. Pour y peindre, je dressais mon chevalet près de la machine à laver et la sécheuse sur lesquelles je déposais mon matériel. À la fin de la journée, je devais tout ranger.

Quand ces électroménagers ont été déplacés à la cave, dans la chambre des fournaises, mon atelier a suivi. Mon père, qui finissait le sous-sol, installa dans mon nouveau réduit : un évier, une tablette pour déposer mon matériel et un grand chevalet mural qui me permettait de peindre des toiles de grandes dimensions. Espace et lumière réduites, mais avantage appréciable : je pouvais laisser mon travail sur place.

La grande pièce du sous-sol fut convertie par mon père en salle de jeu pour les enfants. Tricycles, tables, balançoires, jeux utilisaient tout l’espace y compris les coffres et les armoires. À l’adolescence, les enfants réinventèrent l’usage des lieux qui devinrent : dojo pour la pratique du judo par Yves et Jean ou court de tennis de table pour tous.

Le sous-sol changea de vocation lorsque les enfants s’envolèrent pour l’université. Ce fut pour moi l’occasion d’en faire enfin un vaste atelier.

Moment charnière pour moi, car ce fut à partir de là que je me suis sentie professionnelle dans mon métier d’artiste. J’avais enfin un espace aménagé selon mes besoins : un éclairage adéquat, une table-chevalet inclinable conçue par François et, grand luxe, un podium pour mes modèles! Dans les armoires, les jouets firent place aux vêtements et tissus dans lesquels je drapais au besoin mes modèles. C’était enfin mon atelier, mon sanctuaire. Interdiction à quiconque d’y descendre lorsque j’y travaillais. C’était du sérieux.

On n’osait plus me parler d’un beau passe-temps comme j’avais entendu trop souvent, parce que maintenant j’y consacrais tout mon temps. Je quittai l’enseignement des arts plastiques pour travailler à plein temps à ma production artistique. Au rythme d’une exposition solo tous les deux ans, les thèmes s’enchaînaient sans relâche. Les tableaux accrochés aux murs de mon atelier stimulaient mon imagination. Les commandes spéciales aussi.

Un jour, un éditeur me fit une demande inhabituelle : peindre quinze tableaux à l’huile pour illustrer un roman historique. Énorme défi, car le délai était court. J’ai dû travailler beaucoup plus intensément qu’à l’ordinaire. La jeune femme qui me servait de modèle pour l’héroïne du roman se fit heureusement généreuse de son temps. J’y suis arrivée. Je me souviens qu’après avoir signé le dernier des quinze tableaux, je me suis assise par terre, seule devant eux, et j’ai éclaté en sanglots. Exténuée, mais ravie du résultat.

Une rencontre avec le célèbre sculpteur Gérard Bélanger m’a donné le goût de mettre les mains dans l’argile et de tenter d’en tirer des formes. Je me lançai avec audace à sculpter le buste de mon petit-fils Laurent, mignon bambin de trois ans. Sa réussite m’encouragea à le couler dans le bronze. D’autres sculptures seront confiées par la suite aux fondeurs des Ateliers du bronze d’Inverness. C’est ainsi qu’en plus de Laurent, mes cinq petites-filles et Claude seront « bronzés » pour l’éternité.

Lors de notre déménagement à Québec, il allait de soi que je devais avoir mon atelier. Il fut supérieur à mes aspirations. Jamais je n’aurais imaginé un tel espace muni de larges fenêtres avec une terrasse donnant sur les plaines d’Abraham. Un immense tableau bucolique qui aura une incidence sur la présence florale dans mes compositions futures. Les tableaux de mes petits-enfants adolescents sont plus fleuris que ceux de la série que j’avais faite d’eux lorsqu’íls étaient enfants. Je les ai tous là autour de moi sur les murs de mon atelier comme autant de présences joyeuses.

Sur mon bureau, un ordinateur m’offre un nouveau médium : celui de peindre avec des mots. Écrire Souvenirs désordonnés et En pièces détachées m’a passionnée. Ces deux recueils furent édités et un troisième est en marche. Est-ce à dire que j’ai rangé mes pinceaux ?

Pas tout à fait. L’envie de jouer avec les vrais couleurs me prend de temps en temps. Et, comme j’ai promis à mes petits-enfants de les peindre adultes, il me reste encore une autre belle série à brosser. Je dois m’y mettre avant qu’ils ne soient eux-mêmes grands-mères et grand-père et que moi… je sois vieille!

mardi 1 juin 2010

La première bouteille

Claude et moi étions membres des Lacordaire bien avant notre mariage en 1954. Claude y militait depuis qu’il avait 16 ans et nous deux en avions fondé un cercle dans notre paroisse. C’était un mouvement à connotation religieuse où le membre s’engageait à l’abstinence totale de tout alcool : il ne pouvait ni en boire ni en offrir. Il s’adressait aux alcooliques et aussi à tous ceux qui voulaient être solidaires avec eux. Nous étions de ces derniers.

Claude n’avait jamais trempé ses lèvres dans un verre d’alcool et quant à moi, mon seul excès s’était limité au verre de vin familial du jour de l’an. Nous avions adhéré à ce mouvement parce que nous avions foi en sa mission. Nous en sommes restés membres plus de vingt ans.

C’est à l’occasion d’une croisière à bord du France que, d’un commun accord, nous avons pris la décision de casser notre bouton (expression qui signifiait le fait de retirer l’épinglette identitaire Lacordaire que l’on portait à la boutonnière). Il faut dire que le mouvement était alors en déclin.

Lors d’un voyage antérieur en France en 1965 nous avions été quelque peu embarrassés en refusant les politesses de nos hôtes. Je me rappelle aussi de l’étonnement de nos amis d’origine belge, Monique et André, lorsqu’ils sont venus chez nous pour la première fois. Respectueux de nos engagements ils n’étaient quand même pas tout à fait sûrs de la valeur du sacrifice que nous nous imposions et que nous imposions à nos invités.

Ce fut donc dans la salle à manger du FRANCE en ce 15 mai 1967 que nous avons pour la première fois gouté au nectar de Bacchus. Pour concrétiser ce geste nous avons rapporté dans nos valises une première bouteille, un vin blanc de la Loire acheté chez un viticulteur de Saumur, dans l’intention de le partager avec nos amis.

Cette première bouteille fit grand effet après notre retour lors d’un repas partagé avec André et Monique. C’est sans mot dire que Claude l’ouvrit devant eux, versa le vin dans des coupes nouvellement acquises et leva son verre à la santé de nos amis... médusés…

Longtemps nous avons gardé sous verre l’étiquette de cette mémorable première bouteille.

jeudi 27 mai 2010

Grande amitié

En 1968, Laurent Bouchard nous demande d’accueillir au nom de l’Institut des arts au Saguenay dont il est président deux français venus observer les centres culturels du Québec. Ils sont liés aux maisons de la culture en France et ont reçu le mandat de voir le mode de fonctionnement de ces créations récentes que sont les centres culturels du Québec et qui font jaser outre Atlantique.

C’est un vendredi. Claude étant retenu par son travail, c’est donc moi qui accepte de rendre service à notre ami Laurent, loin de m’imaginer qu’il nous offrait le cadeau d’une future grande amitié.

Je m’en vais donc cueillir au Centre culturel Messieurs Verpraet et Perrenot. Comme ils en ont déjà fait la visite guidée la veille, je leur propose d’explorer deux lieux importants de ma région : le barrage hydroélectrique de Shipshaw et l’usine Alcan d’Arvida. Ces visites plaisent aux deux touristes. Le gigantisme de ces ouvrages les impressionne, particulièrement Michel Perrenot qui est ingénieur. Dans ces déplacements je ne suis pas sans remarquer la galanterie de ce dernier dont le charme à la française ne me laisse pas indifférente.

En fin de journée, je les invite tout simplement à venir partager le souper familial à la maison. Avant, un dernier arrêt à Saint-Raphaël, notre église paroissiale à l’architecture innovatrice. Par chance le curé Roland Larouche est là. Je ne peux trouver meilleur guide. En le quittant, il nous promet de venir poursuivre chez nous en soirée. Soirée bavarde et animée dans notre petit salon de l’époque.

Monsieur Verpraet, catholique pratiquant, prend intérêt aux propos de notre curé qui est avant-gardiste dans le renouveau liturgique. Michel de son côté m’avoue que ce n’est pas sa tasse de thé.

Surprise de les voir tous deux à la messe du dimanche à Saint-Raphaël, je demande à Michel :

Votre ami Verpraet a fait une conversion ?

Non, c’est le miracle d’une hôtesse séduisante.

Charmant!


Les semaines passent. Je reçois par la poste un colis de France. Il contient une ravissante écharpe de soie or et noir. C’est l’œuvre de Françoise, épouse de Michel.

« Je la porte à mon cou en souvenir de toi » comme dit la chanson de Maurice Fanon.

Au fil des ans, nous avons perdu la trace de monsieur Verpraet. Mais, avec Michel, les liens solides se sont tissés, lettres et rencontres aidant.

Lors d’un voyage en France avec nos enfants, Michel accourt de sa Bretagne nous rejoindre à Paris avec Françoise. Sa cousine Claude, parisienne, se joint à nous pour une soirée fort joyeuse sur la place du Tertre.

Le couple Perrenot déjà vacillant divorce. Michel trouve en sa cousine Claude une compagne amoureuse et attachante. Les relations Perrenot-Gagnon s’intensifient. Innombrables furent les traversées de l’Atlantique de part et d’autre, tout comme les voyages partagés en France, au Québec, voire même en Nouvelle-Angleterre et à New York.

Lors de notre cinquantième anniversaire de mariage en 2004 les Perrenot, de connivence avec les organisateurs de la fête, nous réservaient une surprise spectaculaire. Notre fils aîné Yves venait de terminer la lecture de leur message exprimant leurs regrets de ne pas être avec nous quand, coup de théâtre, Michel et Claude font leur apparition dans la salle, soulevant acclamations des invités et touchantes émotions de notre part.

L’avènement de l’Internet nous a apporté un moyen de communication supplémentaire. Nous pouvons à la minute près avoir de leurs nouvelles, goûter le verbe généreux de Claude et l’humour un tantinet érotique de Michel.

Lorsque nous nous retrouvons ensemble la conversation continue comme si nous nous étions quittés la veille. C’est ça une grande amitié.

samedi 15 mai 2010

Vacances d’été

Dès qu’on entrait chez tante Laudéa ça sentait bon la cire d’abeille. Son mari, oncle Vincent, était apiculteur.

Quel plaisir j’avais à aller chez elle durant les vacances d’été! Tout était différent de chez nous : le paysage, le régime alimentaire, la manière de vivre, et, comble de bonheur, les Doré tenaient un magasin de friandises.

Ce modeste paradis n’était qu’à deux miles de chez nous. Nous pouvions y aller à bicyclette pour jouer avec les cousines Marie-Paule et Élise. Leur frère Victorien, lui, passait l’été dans notre famille où il apportait son aide aux travaux des champs. En contrepartie, tante Laudéa invitait les petites pour une semaine. Je ne garde que de joyeux souvenirs de cette promenade annuelle.

Au dessus de la galerie de la maison il y avait une grande enseigne :

Le rucher de l’excellent miel doré

Vincent Doré, propriétaire.

Situé en flan de colline, le rucher ressemblait à une petite cité toute blanche. Certaines ruches plus hautes que les autres se dressaient comme de minis gratte-ciel. La vaillance des abeilles ouvrières obligeait l’ajout de sections supplémentaires. Leur va-et-vient entre les champs de trèfle environnants et leurs habitacles n’avait de cesse depuis l’aube jusqu’à la tombée du jour. Il fallait entendre leur bourdonnement menaçant lorsqu’on les approchait d’un peu trop près. Je dis bien un peu, car malheur à qui goûtait à leurs piqûres douloureuses.

À la fin de l’été, c’était la récolte. Oncle Vincent tel un chevalier en armure, revêtait la tenue de combat : salopette blanche, chapeau à large bord recouvert d’une moustiquaire bien refermée sur les épaules. Ganté jusqu’au coude, il ouvrait prudemment les ruches une à une et y prélevait, au grand déplaisir des abeilles affolées, les cadres gorgés de miel. Transportés dans sa cave-laboratoire d’une très grande propreté ils étaient soumis à l’action d’une imposante centrifugeuse qui en extirpait cet excellent miel doré qui faisait la réputation de la maison. Le miel était ensuite versé dans des chaudières de différents formats libellées au nom du rucher que notre oncle rangeait sur des tablettes dans l’attente des clients. Pour allécher ces derniers il en montait quelques-unes à son magasin du rez-de-chaussée.

En fait, ce magasin ressemblait plutôt à un dépanneur d’aujourd’hui. À mes yeux d’enfant, ce qui m’attirait c’était les diverses gâteries qui y étaient étalées comme les grosses bouteilles d’orange croche, les bonbons à la cenne, les gommes ballounes, les bâtonnets de réglisse et autres merveilles inconnues chez nous. Tante Laudéa savait nous gâter sans exagération.

Elle nous servait aux repas des mets qui nous étaient exotiques comme le saucisson de Bologne qu’on appelait balle au nez qui revenait souvent ou encore des sandwiches aux bananes et au beurre d’arachide. Parfois, à l’époque de la récolte, oncle Vincent montait de la cave un gâteau de miel que l’on mâchait pour en extraire de la cire le délectable nectar.

Je ne me suis jamais ennuyée chez Laudéa. De toutes mes tantes c’était celle qui savait le mieux se mettre à la portée des enfants. Elle avait d’ailleurs un côté juvénile pour ne pas dire naïf qui l’amenait volontiers à partager nos jeux. Quand nous jouions à la madame elle ouvrait sa garde-robe et nous prêtait robes, chapeaux, souliers à talons hauts. Ce jeu tenait du théâtre. L’hôtesse désignée devait dresser la table, recevoir ses invités avec moult cérémonies, verser le thé, servir des friandises dans les petites assiettes du service de vaisselle jouet. C’était pour nous en quelque sorte une initiation aux bonnes manières des grands. Le déguisement facilitait la création des personnages. Les conversations se faisaient sophistiquées, dignes des personnages de la comtesse de Ségur.

La semaine chez les Doré passait toujours trop vite. Ces vacances d’été sont pour moi classées parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance.

jeudi 6 mai 2010

Charité

Dans son prône du dimanche le curé avait annoncé la visite dans les foyers de la paroisse des religieuses de la communauté des Sœurs de l’Immaculée Conception.

Elles viennent solliciter vos aumônes pour leurs missions. Accueillez-les généreusement.

Quelques jours plus tard, deux religieuses se présentent à la maison. Ma mère les invite à s’assoir. J’ai quatre ans. C’est la première fois que je vois des femmes habillées de la sorte. Leur costume noir avec guimpe blanche et long scapulaire bleu m’impressionne. Mes sept sœurs et moi entourons les visiteuses avec timidité et curiosité.

Une des révérendes, d’un ton aigu et chantant, explique la raison de leur visite :

Je reviens d’un séjour de deux ans dans nos missions d’Afrique. J’ai vu là une misère incommensurable. Des enfants meurent de faim. Vous ne pouvez imaginer cela vous qui mangez trois fois par jour. Des malades n’ont pas la chance d’être soignés parce qu’il n’y a pas comme ici un médecin dans leur village et que les rares hôpitaux sont trop éloignés. Il nous faut beaucoup d’argent pour construire des dispensaires. Un don, même minime, peut sauver des vies. C’est pour cela que nous faisons appel à votre charité.

Maman ayant prévu cette visite leur remet une enveloppe contenant l’aumône de la famille.

Avant de prendre congé, la deuxième religieuse jusqu’alors muette s’enquiert si une des filles parmi nous veut se donner au bon Dieu ?

Sur huit filles, il y en a sûrement une qui est assez généreuse pour entrer en religion ?

Ne percevant de notre part aucune réponse favorable elle change de propos :

Laquelle de vos filles n’est pas à vous, madame Tremblay ?

Embarrassée maman répond :

Ce sont toutes mes filles, ma sœur.

La connasse insiste :

Votre voisine m’a pourtant dit que vous en aviez une qui était adoptée. Laquelle ?

Devant l’insistance stupide de la religieuse, c’est ma sœur aînée Gillot qui sauve la situation. Consciente de l’embarras de maman qui n’a pas encore informé Marie de la chose (Marie a cinq ans) Gillot se lève et dit :

C’est moi !

Persistant dans ses conneries, la nonne s’exclame :

Ah, je vois bien qu’elle est différente des autres.

N’importe quoi !

Les deux visiteuses quittent en remettant à chacune de nous une image de l’Immaculée Conception.

J’ai perdu depuis longtemps cette image pieuse mais je garde toujours en ma mémoire celle de la stupidité de la religieuse.

Pour moi, la vraie charité est venue de ma sœur Gillot ce jour-là.

jeudi 29 avril 2010

La chapelle

Dans la grande maison de mon enfance il y avait une chapelle. Ce privilège nous avait été accordé par Rome afin de permettre aux quatre fils prêtres de la famille de célébrer leur messe quotidienne sans devoir aller à l’église paroissiale située à sept kilomètres. Ce petit sanctuaire fut témoin d’événements importants de l’histoire familiale.

C’est notre oncle Victor qui en fut l’architecte autour des années vingt. Jeune prêtre enseignant au séminaire de Chicoutimi, une maladie l’obligea à un arrêt temporaire avec prescription de travailler manuellement. Le temps était propice à la réalisation de son rêve de voir une chapelle dans la maison familiale.

Assisté de mon père, il en traça les plans et érigea une construction remarquable d’unité et de perfection dans les détails. Il fallait admirer l’assemblage des angles où les lignes du bois d’orme se prolongeaient d’un pan à l’autre. La base des murs faite de ce matériaux montait jusqu’à mi-hauteur pour laisser place au plâtre blanc jusqu’au sommet de la voûte cintrée. Une délicate frise crénelée démarquait le mur de la voûte. L’autel, les prie-Dieu, le chemin de croix de même que le vestiaire étaient également en bois d’orme, l’arbre mythique de la famille.

Le vestiaire de la chapelle était un imposant meuble où le célébrant pouvait choisir dans les nombreux tiroirs où ils étaient rangés les habits sacerdotaux selon la liturgie du jour. Le vestiaire était surmonté d’une armoire dans laquelle étaient enfermés les vases sacrés et le vin de messe. Oserais-je avouer qu’un jour en faisant le ménage de la chapelle, Dieu nous pardonne, ma sœur Marie et moi en avons bu une petite rasade. Voir devant nous le rituel des oncles se préparant à la célébration de la messe en revêtant les habits liturgiques m’incitait au recueillement.

Nos oncles prêtres, Charles, Alphonse et Laurent, venaient à tour de rôle se promener chez nous. Exceptionnellement, lors de grands événements, ils y étaient tous. Victor, lui, venait fréquemment. Maman l’appelait parfois le curé de la famille. Il arrivait ordinairement par le train de Chicoutimi le samedi soir pour nous donner la messe du dimanche. Nous allions le chercher à la gare. C’était toujours agréable de l’accueillir tellement il nous racontait des choses intéressantes sur son travail à la Société historique du Saguenay dont il était le fondateur.


Mon grand-père se retirait souvent dans la chapelle pour réciter ses chapelets. Lorsqu’il était mécontent (ce qui arrivait souvent vers la fin de sa vie) ses ave laissaient place à des imprécations et des supplications du genre : « Maudit Taschereau!... Race de monde! Mon doux Jésus… Mon Dieu, venez me chercher… » Nous l’écoutions à la porte et nous disions : « Pauvre grand-père, il est triste aujourd’hui. »

Les moments les plus exceptionnels qui se sont déroulés dans la chapelle sont sans contredit les célébrations du mariage des huit filles de la famille. Mon frère a dû, comme le voulait la coutume d’alors, se marier dans la paroisse de son épouse.

L’exiguïté du lieu obligeait les mariés à une fête intime, mais le décorum n’en était pas exclu pour autant. Piano ou accordéon se substituaient aux orgues pour la marche nuptiale traditionnelle. À notre mariage, béni par oncle Victor, c’est Michel Savard, oncle de Claude, qui rehaussa la cérémonie avec sa chorale acadienne.

Le temps passe. Les oncles prêtres sont morts. La maison fut vendue. Qu’est devenue la chapelle familiale? Je sais que l’autel et les habits sacerdotaux ont trouvé une nouvelle vocation dans une autre chapelle à Chicoutimi. Quant aux vases sacrés et au chemin de croix, ils furent donnés au Musée des religions de Nicolet.

Je suis passée devant la maison il y a quelques années. Je n’ai pas retrouvé celle que j’avais quittée il y a plus de cinquante ans. La maison était dans un état lamentable. J’ai su alors qu’elle avait été vendue et revendue à plusieurs reprises. Les acquéreurs l’ont négligée. J’en suis revenue le cœur serré.

J’ai appris récemment que la maison avait été acquise par des retraités soucieux de la conservation du patrimoine. Ils travaillent à sa restauration y compris celle de la chapelle. Grâce à eux la maison fut reconnue par la municipalité maison patrimoniale.

lundi 26 avril 2010

Fractures en série

L’hiver 1968-69 fut éprouvant pour nos quatre enfants. Chacun, à tour de rôle, s’est fracturé une jambe. Incroyable, mais pourtant vrai.

Yves, bêtement, lors d’une glissade en toboggan dans la coulée tout près de la maison. Voulant freiner, le pied passe sous le toboggan : fractures près de la cheville au tibia et au fibula (appelé communément péroné). Plâtre obligé.

Marie, elle, à son cours de gymnastique à l’école fait une chute sur un plancher inapproprié : fracture du fémur. Elle se voit accoutrée d’un plâtre à pleine longueur de jambe. Ses amis en y dessinant fleurs, soleils et messages joyeux en feront une œuvre graphique amusante.

Jamais deux sans trois. Jean, chaussé de bottes et de skis neufs, fait une descente vertigineuse au Mont Jacob. Au bas de la piste une bosse le projette en l’air. Retombée fatale : fracture du fibula. Heureusement il n’a pas besoin de plâtre. Le médecin affirme que la nature fera le travail.

Je croyais la saga infernale terminée.

Une semaine plus tard, je viens de terminer mon dernier cours à la polyvalente, je reçois un coup de fil d’une infirmière de l’hôpital de Jonquière qui m’informe que mon fils François est à l’urgence pour une fracture du tibia. Je crois à un canular.

Non, non, c’est bien vrai. Les patrouilleurs de ski l’ont amené en ambulance au début de l’après-midi. Votre fils préfère que je l’apprenne à vous plutôt qu’à son père qu’il dit trop nerveux.

Belle délicatesse du petit dernier envers son père, mais la femme forte de l’Évangile commence à se sentir fragile dans ses résiliences.

Je file à l’hôpital.

Vous pouvez ramener votre fils à la maison pour la nuit. Le médecin orthopédiste lui posera son plâtre demain.

François avance clopin-clopant sur ses béquilles, grimaçant de douleur malgré l’attelle qui retient sa jambe cassée.


Facile d’imaginer la réaction de Claude en rentrant à la maison. Quatre sur quatre en une saison. Là c’en est trop!

Nous nous sommes questionnés sérieusement sans trouver la réponse adéquate si, comme parents, nous avions le droit de donner à nos enfants pour leur épanouissement des instruments sportifs aussi dangereux.

samedi 17 avril 2010

Le catalogue

L’arrivée du catalogue de Noël de Dupuis & Frères comptait parmi les moments excitants de mon enfance. C’était pour moi un messager de rêve.

Nous ne recevions que ce catalogue à la maison. Il n’était pas aussi volumineux que celui tout en couleurs de chez Eaton que recevaient nos voisins. Maman par solidarité nationale achetait chez les Canadiens-français.

Il nous était interdit de déballer le catalogue avant que maman ne l’ait désinfecté. Ce qui voulait dire enlever les pages subversives, celles des gaines et soutien-gorges, au cas où elles tomberaient sous les yeux des petits cousins souvent en visite chez nous. Il fallait avoir beaucoup d’imagination pour trouver quelque subversion dans les images en noir et blanc de ces femmes corsetées de baleines. Enfin, il faut le voir avec les yeux de l’époque.

Désinfecté, le catalogue devenait pour moi objet de convoitises, spécialement les images de jouets et de poupées. Je n’avais pas de difficulté à les imaginer en couleurs. Rose devenait la robe de la poupée qui pleure, gris-bleu son landau pour la promener, rouge et verte la toupie chantante.

Je feuilletais aussi les pages de vêtements pour enfants et j’enviais les filles qui recevraient les belles robes achetées toutes faites. Je ne me plaignais pas. Je me considérais même choyée de recevoir chaque année des étrennes quand plusieurs de mes petites voisines n’en avaient pas. Encore aujourd’hui je me demande par quels miracles maman réussissait ce tour de force en cette période de la grande crise.

Chaque année la livraison par le postillon de la grosse boîte en provenance de Chez Dupuis & Frères venait me confirmer que j’aurais des étrennes au jour de l’an.

Une année cependant la boite s’est avérée trompeuse. Je n’ai pas eu mon cadeau individuel. Maman avait décidé que le cadeau serait collectif. La grosse boite renfermait un service de porcelaine anglaise pour dix-huit convives. Maman nous expliqua que cet achat exceptionnel coûtait très cher et qu’il ferait la joie de toute la famille.

Cette année-là le banquet du jour de l’an prit de la noblesse. Sur la table revêtue de la belle nappe brodée aux points richelieu par ma grande sœur Marguerite s’étalaient les pièces blanches décorées de fines fleurs et lisérées d’or du cadeau familial. Je découvrais déjà la beauté et la finesse de la porcelaine anglaise.

L’oie traditionnelle ce jour-là devint un met royal.

mardi 13 avril 2010

Gertrude

Nous attendions notre deuxième enfant. En quête d’une aide familiale, c’est à notre curé que nous nous adressons. Il connaît sûrement parmi ses paroissiennes la perle recherchée.

Peut-être Bernadette, la fille de Roméo Bergeron. Il faudrait voir…

Les Bergeron sont propriétaires de la première ferme du rang Saint-Jean-Baptiste. C’est tout près. Nous nous y rendons aussitôt. Bernadette et sa mère nous accueillent dans une cuisine luisante de propreté. La confiance s’établit. Bernadette qui n’a jamais travaillé à l’extérieur de la maison familiale accepte de nous dépanner.

Notre Yves âgé de deux ans l’a vite adoptée comme une seconde mère. Je me sentais rassurée de le lui confier pendant mon séjour à l’hôpital. Je pouvais m’absenter pour accoucher sans inquiétude.

Parmi les jeunes sœurs de Bernadette il y avait Gertrude, une adolescente de douze ans. Elle aimait les enfants. Elle passait souvent après l’école voir bébé Marie et amuser son frère Yves.

Elle finit par si bien connaître les habitudes de la maison qu’elle devint la gardienne attitrée de nos enfants. Et cela se continua longtemps après la naissance de Jean et de François jusqu’à son entrée à l’École normale. Nous nous sommes attachés à elle et elle nous le rendait bien. Elle était présente aux fêtes des enfants. Elle faisait en quelque sorte partie de la famille.

Il nous est arrivé quelques fois de l’amener avec nous en voyage, au grand bonheur de tous. J’appréciais particulièrement son aide auprès des enfants. Ses talents de pédagogue se manifestaient déjà.

Je me souviens de ce voyage d’une semaine à l’île aux Coudres à l’Auberge de la roche pleureuse. Lors d’une soirée costumée, Gertrude m’avait aidé à déguiser les enfants. Nous avions imaginé les quatre enfants en tenue pastorale autour de la bergère Gertrude. Les demoiselles Dufour, propriétaires de l’auberge, nous avaient donné accès à leur grenier garni de hardes folkloriques. Nous y avions trouvé ce qu’il fallait. Le soir de la fête, comme tous les autres participants, nos pastoureaux et pastourelles défilèrent devant un jury. Le premier prix fut accordé aux enfants Gagnon et à leur bergère.

Plus tard Gertrude devint institutrice à l’école primaire de notre paroisse. Nos enfants encore une fois eurent la chance de bénéficier de ses talents.

Un jour elle nous annonça son mariage prochain et son départ pour la Côte-Nord. Elle y continua sa carrière d’enseignante. La géographie hélas mit une distance dans nos relations.

Gertrude demeure importante dans le livre de notre famille. Elle y a enluminé quelques belles pages et nous en gardons tous un affectueux souvenir.

samedi 10 avril 2010

Invitation particulière

Lorsque j’étudiais l’anglais à Toronto en 1981, Barbara Mc Kay, chez qui je logeais, veillait sur moi comme sur sa propre fille.

Un jour je reçois une invitation à dîner de la part du Juge en chef de la cour provinciale de l’Ontario, le juge East(?). Celui-ci avait appris par Claude ma présence à Toronto et se faisait un devoir (je n’ose dire un plaisir) de m’inviter chez lui.

Le soir dit, je mets mes plus beaux atours et j’attends monsieur le Juge qui a promis de venir me chercher. Je ne l’ai jamais rencontré. Je ne connais rien du personnage. À l’heure convenue, une rutilante voiture décapotable se gare en face de la maison. Un élégant gentleman en descend et frappe à la porte. C’est le Juge en chef.

Telle Cendrillon dans son carrosse, je me sens privilégiée de monter à bord d’une si luxueuse voiture menée par un prince aussi charmant. Oublié pour quelques heures le régime austère d’étudiante. Cheveux au vent je me laisse mener jusqu’à la résidence cossue de mes hôtes.

Madame m’accueille chaleureusement. Elle ne parle pas français, mais semble le comprendre tant son visage est expressif. Mes hôtes ont aussi invité à partager le repas un couple franco-ontarien dont le mari est aussi juge à la cour de la province. Si ma mémoire est bonne son nom était Pomerleau.

Le français devenu majoritaire chez les convives, les conversations se déroulent en cette langue. Les propos arrivent vite sur la place du français en Ontario. Le juge en chef qui est bilingue s’emploie à ce que sa cour donne ses services dans les deux langues, non sans difficulté dans cette province très majoritairement anglophone. Le juge Pomerleau et sa femme pour leur part sont originaires de Sudbury. Depuis leur jeune âge ils militent pour la reconnaissance et l’épanouissement de leur langue. Ils évoquent les gains et les échecs des dernières années. Je reconnais chez eux une passion nationaliste qui s’apparente à celle des Québécois.

Il est l’heure de rentrer. Monsieur et madame Pomerleau m’offrent de me raccompagner à ma pension.

À ma grande surprise, Dame Mc Kay est encore debout. Elle me dit avoir été inquiète en me voyant partir seule avec un si beau monsieur…

Je la rassure. N’étais-je pas en sécurité dans les bras de la Justice?

jeudi 8 avril 2010

Malaise

Huit heures du matin. Le téléphone sonne. C’est notre voisine de palier qui, en état d’urgence, demande à Claude de lui fournir illico un document à propos de l’immeuble.

Le temps de m’habiller et je frappe à votre porte.
Il me le faudrait tout de suite, monsieur Gagnon, mon conjoint attend en bas.

Faisant fi de sa pudeur, mon homme, papier en main, frappe à la porte d’à côté. Notre voisine sort dans le couloir et se jette en sanglotant sur l’épaule de Claude.

Il me demande aussi les clés de l’appartement…

Claude est surpris de la révélation mais il l’est encore plus par la situation embarrassante dans laquelle il se trouve : tee-shirt et boxeur comme uniques vêtements et une femme pleurant sur son épaule. Il se voit là, au bout du couloir, exposé à la vue du voisinage.

Mal à l’aise et déstabilisé dans sa réserve habituelle, il exprime rapidement sa compassion et rentre aussitôt.

Les images sont parfois trompeuses.

lundi 5 avril 2010

Mon manteau de tartan rouge

Je devais avoir dix ans. C’était l’année de ma communion solennelle. Par un beau matin de printemps maman me dit qu’il me faudrait un manteau neuf.

Celui de Madeleine ou celui de Marie?

Non, un manteau tout neuf spécialement pour toi.

Je n’en reviens pas. Moi, huitième fille de la famille, j’use ordinairement les vêtements de mes sœurs ainées.

Ton père va au village cet après-midi. Nous profiterons de l’occasion pour aller ensemble en choisir le tissu.

Investie d’un sentiment de fille unique, je me rends avec ma chère maman chez Armand Maltais, un magasin général de Métabetchouan. Tandis que ma mère dicte à madame Maltais la liste de ses commissions, je regarde du côté des tablettes de tissus. Un tartan écossais de couleur rouge m’attire immédiatement. Qu’en pensera maman?

Le tour du manteau venu, la marchande dépose sur le comptoir des cartons de lainages, tous ternes à mes yeux. Arrive enfin le tartan rouge. Exclamation de ma part.

Qu’en pensez-vous madame Tremblay?

Maman de réfléchir à voix haute :

Ça pourrait faire un joli manteau tailleur… avec un collet de velours noir… Comme tu serais jolie avec ça ma p’tite fille!

Je vivais des moments de rêve. Aussitôt dit aussitôt taillés et mis dans le sac : tissus, doublure, rubans et fil à coudre.

Avant le retour de ton père, nous avons le temps d’aller chez Mademoiselle Henriette, la couturière.

Là, c’est le comble. Chez une vraie couturière!

Mademoiselle Henriette habite rue de la gare au dessus du magasin des demoiselles Coulombe. Nous accédons à son logement par un escalier extérieur. La vieille demoiselle nous accueille dans son salon qui sert à la fois de salle de couture. Sa machine à coudre trône près de la fenêtre. Tout à côté, dessus une grande table : ciseaux, gallon à mesurer, patrons, boite de boutons, bobines de fil et vêtements en cours de confection. La pièce est propre et rangée, mais ça sent le renfermé.

Henriette semble étonnée que maman ait recours à ses services alors qu’elle sait si bien coudre.

Je n’ai pas le temps en ce moment et votre réputation de couturière hors pair m’amène à vous demander ce service.

Flattée, mademoiselle Henriette accepte et me prie d’enlever mon manteau d’hiver pour prendre mes mesures… Et c’est parti. Deux essayages et deux semaines plus tard, nous sortons de chez elle avec un manteau unique.

Au bas de l’escalier, maman me réserve une autre surprise.

Entrons chez les demoiselles Coulombe, me dit-elle. Un béret noir ou bleu marine irait bien et il te faut aussi des souliers neufs.


Tant de largesse suppose de sa part des prouesses d’économies domestiques insoupçonnées...

De retour à la maison, c’est l’essayage devant mes grandes sœurs.

Qu’en pensez-vous ? demande maman.

On applaudit à ma transformation. Une d’elles suggère de couper mes longues tresses de cheveux et de me faire friser. Toutes d’accord. Finie l’enfance.

Ma communion solennelle devient pour moi un rite de passage. À mes pensées mystiques se mêlent des pensées profanes nouvelles. Je me sens grande et belle.

Ce fameux manteau de tartan rouge fut en quelques sortes le cocon de la chrysalide que j’étais en ma dixième année.

dimanche 21 février 2010

Les boites à chansons

Fin novembre 2009. Un air des années 1970 nous arrive au Théâtre Petit- Champlain à Québec : Boite à chansons, spectacle mis en scène par Robert Charlebois avec quatre auteurs-compositeurs de l’époque plus son fils Jérôme.

Claude et moi étions parvenus à nous procurer des billets… un an à l’avance. Notre patience sera récompensée.

La scène est à découvert et le décor minimaliste nous met déjà dans l’ambiance des boites à chansons de l’époque : filets de pêche, lampe à l’huile, fanal et bougies. Cela nous rappelle La maison rouge au bord de la Rivière-aux- sables à Jonquière où nous avions assisté au tout premier spectacle du genre. Près de nous, des voisins évoquent La butte à Mathieu du nord de Montréal et le Cabastran de Joliette.

Après une présentation originale du jeune Charlebois, arrive Pierre Calvé guitare en mains avec ses premières chansons invitant au voyage : Quand les bateaux s’en vont, Vivre en ce pays… sur un fond musical du contrebassiste Michel Donato.

Dès les premières notes, une émotion m’étreint et persiste jusqu’à la fin. Émotion associée à la qualité des textes, au souvenir, à l’âge, au temps qui passe. Claude à côté de moi garde un mutisme éloquent.

Le cœur en émoi, j’accueille Pierre Letourneau accompagné à la guitare par son ami Michel Robidoux : Le monde est beau.

Claude Gautier suit avec ses textes sublimes : Le plus beau voyage, Le soleil brillera demain.

Jean-Guy Moreau imitateur et compositeur évoque la part des femmes dans la chanson québécoise notamment celle des Clémence Desrochers, Pauline Julien, Renée Claude, Monique Leyrac et Louise Forestier.

À la toute fin du spectacle, après une ovation chaleureuse de l’assistance, composée surtout de têtes grises, nous rentrons à la maison remués de bons souvenirs.

Importance de nos chansonniers

Cet événement me fera réfléchir sur l’importance des chansonniers au Québec. Ils ont marqué l’histoire de notre pays. Nous étions au début de notre éveil politique. Avant leur avènement notre chanson populaire puisait dans le folklore ou nous parvenait de France ou des États-Unis.

Voici que dans les années 1960, nos poètes chansonniers nous révèlent à nous-mêmes et nous font prendre conscience de notre spécificité. À travers leurs paroles nous trouvons notre âme et la vérité historique de notre combat collectif.

Leurs mots phares éclairent nos esprits. Leurs chansons répondent à notre besoin viscéral comme peuple. Notre sentiment d’appartenance et notre fierté nationale s’affirment.

Me vient à l’esprit le fabuleux souvenir du grand spectacle de la Super-franco-fête de 1974 qui réunissait sur les Plaines d’Abraham plus de 100 000 personnes venues entendre les trois grands de la chanson québécoise : Leclerc, Vigneault et Charlebois. C’était le soir de l’ouverture du Festival international de la jeunesse francophone. Nous y étions venus de Jonquière avec nos quatre enfants. Mariette et Jérémie, nos amis de Montréal et leur famille se joignirent à nous. Nous formions une petite cellule solidaire au milieu de la foule en liesse. La musique et les mots de nos auteurs sonnaient doux à nos oreilles de Québécois. Jamais je n’avais ressenti un tel sentiment de fierté nationale. C’était comme une renaissance. À la fin du spectacle, des milliers de petites lumières accueillirent la chanson de Raymond Lévesque Quand les hommes vivront d’amour, entonnée par les trois grands et poursuivie spontanément par la foule comme un rite sacré d’un peuple plein d’espérance.

Dernièrement, Robert Charlebois disait sur les ondes de Radio Canada le sentiment qui l’habitait ce soir-là : « Sur les Plaines, je me sentais au service de la langue qu’on aimait, qu’on chantait ».

Oui, une langue belle qui n’était pas celle des autres. C’était la nôtre, prometteuse d’un printemps qui verrait sans doute naître un pays, le nôtre.

mercredi 6 janvier 2010

Solange


Elle s’appelait Solange. Solange Alain. Claude, étudiant à Québec, m’en avait parlé dans une de ses lettres. Cette étudiante en chant à l’école de musique de l’Université Laval l’accompagnait parfois à des concerts.

Tu devrais l’aimer, elle te ressemble.

La confrontation se fait par un beau samedi de mai 1952, alors que Solange vient avec lui à Jonquière.

Je m’amène à la résidence des Gagnon. Dès l’entrée j’entends de la musique. Claude m’accueille rapidement à voix basse et m’invite à venir m’asseoir au salon.

Debout une jolie blonde à la voix de soprano chante avec une assurance manifeste : « L’amour est enfant de bohème qui n’a jamais, jamais connu de loi… ». Madame Gagnon l’accompagne au piano tandis que les autres membres de la famille écoutent émerveillés.

Je me sens provinciale dans ma petite jupe plissée écossaise et mon twin-set vert foncé alors que Solange, elle, porte un élégant tailleur pied-de-poule de style Chanel. Je ne vois pas la ressemblance dont parlait Claude. Sauf la couleur des cheveux, je ne vois pas en quoi je peux me comparer à cette demoiselle délurée de la capitale déjà vouée au monde de la scène.

Par instinct de survie, oubliant mes certitudes fragilisées, je me lève et je vais saluer la vedette en lui disant que Claude dans une de ses lettres quotidiennes m’a parlé de son talent de chanteuse. Lui affirmer la quotidienneté de notre correspondance voulait à ma façon lui déclarer mon rang de favorite.

Pendant le repas qui suivit ce concert intime, j’ai eu l’occasion d’échanger avec Solange, d’évaluer sa culture et surtout sa grande délicatesse. Je me suis sentie rassurée. Notre amour n’était pas en danger. Ouf!

Le temps à passé. Qu’est devenu Solange depuis? Nous avons appris récemment par un de ses cousins vivant dans notre immeuble que Solange avait fait carrière aux États-Unis. Lui aussi en a perdu la trace.

La neuvaine


C’est l’heure d’aller étendre les laizes. Les gens vont arriver bientôt.

Voilà ce que nous disait maman vers sept heures chaque soir de la neuvaine à la croix qui avait lieu en mai durant le mois de Marie.

Les voisins s’amenaient à pied. Monsieur et Madame John, Monsieur et Madame Henri suivis de la grand-mère Johnny aux longues jupes superposées… que l’on voyait un arpent avant d’arriver écarteler les jambes sans façon au bord du chemin pour faire pipi. Un peu plus loin c’était la famille d’Edgard Gagnon en compagnie de leur chien. De l’autre côté, venant du bas de la côte de l’école, souvent en retard, c’était Ernestas Guay à la voix grave de maître-chantre et sa femme tout essoufflée de s’être empressée…

Cette neuvaine était une initiative de mes parents. Les habitants du rang venaient neuf soirs d’affilée durant les semences prier la sainte Vierge pour une bonne récolte. Pour le meilleur confort des pèlerins qui devaient s’agenouiller nous déroulions des laizes en catalogne sur l’herbe devant l’enclos où était plantée la croix garnie pour la circonstance de lilas odorants.

Notre croix du chemin mesurait une quinzaine de pieds de hauteur. Noire et ornée de pointes blanches biseautées en son sommet et au bout de ses bras, elle régnait de l’autre côté du chemin en face de la maison.

Je me souviens que cette neuvaine était à la fois une démarche religieuse dont le rituel était présidé par mon père et un événement social joyeux. Dans la première partie on récitait le chapelet et chantait des cantiques. C’est mon frère Charles-Eugène qui entonnait les refrains tout en laissant les solos à Ernestas notre maitre-chantre. Dans la deuxième partie, les adultes s’attardaient sur la galerie pour piquer une jasette jusqu’à la noirceur, tandis que nous les enfants inventions des jeux amusants.

À huit heure juste, comme à l’accoutumée, maman donnait le signal de la fin de la récréation :

Il y a de l’école demain, les enfants, il est temps de rouler les laizes et d’aller au lit.

À demain les amis!